Afrique francophone : des politiques éducatives insuffisantes par rapport aux enjeux de développement

Par Jean-Paul de Gaudemar, ancien recteur d’académie, ancien recteur de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF)

Le numéro daté du 25 octobre du Journal du Développement fait état de deux articles relatifs aux difficultés que connaissent la RDC et le Burkina-Faso en cette rentrée scolaire. Le premier relate une grève des enseignants, le deuxième les fermetures d’écoles dues à la menace djihadiste.

Ces deux exemples permettent d’introduire à la réalité dramatique des systèmes d’enseignement dans de nombreux pays d’Afrique subsaharienne. Cette situation résulte de plusieurs facteurs, politique, économique, social, ou culturel.

Des priorités politiques plus formelles que réelles

En termes de priorités gouvernementales, on assiste dans la plupart des pays à un étrange ballet. D’un côté la question de la scolarisation de base est très régulièrement mise en avant comme une des conditions du développement. Objectivement les taux de scolarisation progressent, même en ce qui concerne les filles. Il s’agit d’une prise de conscience plus récente, sauf bien entendu dans les régions où malheureusement se déploient les bandes djihadistes. Mais cette affirmation d’une priorité éducative ne se traduit que très rarement en termes de dépenses publiques, ce qui occasionne des conditions de travail, pour les élèves comme pour les enseignants de plus en plus déplorables. Qu’il s’agisse des locaux disponibles et de leur état, de la taille des classes, de la durée effective de l’enseignement, des équipements pédagogiques, du salaire et des durées de service des enseignants, beaucoup de ces pays manquent de tout. La situation est encore pire pour l’enseignement supérieur où le divorce va croissant entre l’accroissement de la population étudiante et les moyens mis en œuvre. D’où le contraste de plus en plus marqué entre un enseignement supérieur public de plus en plus massif, l’Afrique étant en train de rattraper très vite son retard, mais très paupérisé, et un enseignement supérieur privé fonctionnant des conditions relativement meilleures mais réservé à une élite sociale, ne serait-ce que pour des raisons financières.

Des dépenses publiques insuffisantes

Cette situation où les priorités gouvernementales en matière éducative sont affirmées plus formellement que réellement, se traduit de manière évidente quand on regarde de près la structure des dépenses publiques de la plupart des pays d’Afrique subsaharienne. D’un côté la part que représente le budget de l’État dans le PIB reste très faible comme dans la plupart des pays en voie de développement (forte part de l’économie informelle, taux de recouvrement de l’impôt très faible), de l’ordre de 10 à 15% du PIB. C’est le cas avec le Burkina-Faso où ce taux est de l’ordre de 14%. La RDC a tenté dans ses budgets plus récents (2020) d’afficher un effort plus conséquent, proche de 20% pour affirmer la volonté politique du nouveau gouvernement. Mais de l’avis de tous les experts, ce quasi-doublement budgétaire est considéré comme irréaliste.

Si l’on considère les différentes contraintes jugées incontournables qui pèsent sur ces budgets, une fois assurées les dépenses obligatoires que sont la charge de la dette, les parts respectives au maintien de l’ordre public et à la Défense nationale (dans les pays qui connaissent encore des conflits armés notamment), le fonctionnement des administrations publiques, il ne reste plus guère de fonds alloués à l’éducation. Malgré les difficultés nombreuses pour trouver des statistiques fiables sur l’éducation, on peut estimer que la RDC consacre autour de 2% de son PIB à l’ensemble de l’éducation, éducation supérieure comprise. Cet indicateur est intéressant au sens où il tient compte de la richesse relative du pays. Il désigne ainsi clairement le peu de priorité effective que les gouvernements successifs de la RDC ont accordé à l’éducation. Le Burkina fait mieux avec des taux de l’ordre de 4% mais sur fond d’un PIB très faible. Par comparaison la France se situe à un niveau de l’ordre de 6,6%.

La priorité politique ainsi affichée par ces deux pays pour l’éducation reste donc très relative surtout en RDC.
Le phénomène s’accentue encore avec l’enseignement supérieur. La plupart des pays d’Afrique subsaharienne conçoivent encore l’enseignement supérieur sur un mode largement décalé par rapport à sa réalité d’aujourd’hui. Les taux de scolarisation supérieure y sont certes variables mais il est désormais impossible dans la plupart des pays, de considérer qu’il ne s’agit que d’un enseignement pour l’élite sociale, dédié en grande partie à la formation des hauts fonctionnaires. Cette vision n’est plus soutenable aujourd’hui où le nombre d’universités et d’étudiants a tendance à croître de manière exponentielle. Et où l’enseignement supérieur atteint désormais, en pourcentage de la classe d’âge correspondante, des taux comparables à ceux de la France, il y a une ou deux générations seulement.

En conséquence, en RDC notamment, l’enseignement privé prospère, mais le plus souvent dans des conditions qualitatives très difficiles. Au détriment d’un enseignement supérieur public très paupérisé.

Des situations linguistiques complexes

Sur le plan culturel enfin, les questions posées au système éducatif sont redoublées par la question linguistique. Alors que la langue officielle de l’enseignement est le français, on estime à une soixantaine le nombre de langues parlées au Burkina et à plus de deux cents en RDC dont quatre langues « nationales ». En RDC notamment, la faiblesse de l’enseignement du français est bien connue, comme sa traduction dans les faits par l’existence de « sabirs » franco-congolais mâtinés de langues locales comme autant de « créoles » propres à ce pays. Une situation rendant encore plus difficile le travail des enseignants eux-mêmes souvent peu à l’aise avec le français. La situation est sans doute un peu meilleure au Burkina mais elle reste également complexe.

Des territoires mal maîtrisés

Les deux pays souffrent enfin d’une instabilité politique due à ce que leurs territoires ne sont pas entièrement maîtrisés par leurs gouvernements. Extension des mouvements djihadistes au Burkina, guérillas persistantes notamment à l’Est de la RDC. De cette instabilité, les enfants et les écoles sont fréquemment les victimes à la fois les plus fragiles et les plus exposées.

On comprend mieux ainsi les raisons de la grève des enseignants en RDC. Elle ne peut apparaître simplement comme un effet conjoncturel. Elle résulte au contraire d’un manque durable d’une véritable politique volontariste en faveur de l’éducation à tous les niveaux. Carence qui met évidemment en péril le développement à venir du pays. Au Burkina, la fermeture des écoles due à l’instabilité de la région peut apparaître de nature un peu différente, mais en réalité les raisons structurelles sont en grande partie identiques. Tant que ces pays et la plupart des autres pays d’Afrique subsaharienne, francophones, voire anglophones, ne s’engageront pas davantage en faveur de leurs politiques éducatives, il y a peu de chances qu’ils sortent rapidement de leurs difficultés actuelles et qu’ils atteignent les niveaux de développement attendus.

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