Bonnes et mauvaises nouvelles sur le front du développement

Par Jean-Paul de Gaudemar, ancien recteur de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF)

Ce début d’année 2022 voit se bousculer, sur le front du développement, beaucoup de nouvelles, parfois bonnes, souvent mauvaises, encore plus souvent à la fois bonnes et mauvaises. Quelques exemples l’illustrent cette semaine.

Réouverture des écoles en Ouganda mais…

Une bonne nouvelle au moins cette semaine: après 83 semaines de fermeture, les écoles ont rouvert en Ouganda pour 15 millions d’écoliers. Comment peut-on imaginer qu’un État ait pu tolérer une telle fermeture depuis mars 2020? Certes, l’État ougandais peut mettre en avant l’importance de la pandémie et le manque cruel de vaccins pour l’enrayer ou encore l’insuffisance de moyens de communication permettant une scolarisation à distance. Mais il n’empêche: de telles décisions ne peuvent être acceptées dans un État contemporain où l’ouverture des écoles signifie beaucoup plus que le simple accueil d’enfants. Où elle doit être considérée comme le signe peut-être le plus ostensible de la vie d’un pays et de son espoir de développement. Peut-il y avoir signe plus patent d’échec d’un pays qu’une fermeture aussi prolongée des écoles? D’échec de sa politique ou plutôt de la négligence avec laquelle il considère l’école et la marginalise dans ses priorités nationales.

Le ministre ougandais a en outre décidé que tous les écoliers, après leurs deux ans d’absence, accéderaient tous à un niveau supérieur au précédent. Comment ne pas imaginer qu’il va en résulter une baisse de niveau général, ainsi que d’évidentes nécessités de rattrapage pour de nombreux élèves, sinon la totalité? Comment ne pas y voir une pure mesure technocratique de gestion des flux d’élèves plutôt que le résultat d’une véritable réflexion pédagogique sur le niveau cognitif réel des élèves?

Bonne nouvelle donc en un sens mais qui cache malheureusement une fois de plus la légèreté avec laquelle sont considérées en Afrique les politiques éducatives, celles-là même qui devraient être au cœur des priorités.

L’inégalité de la couverture vaccinale

Autre exemple des alternances de bonnes et mauvaises nouvelles, la livraison des vaccins aux pays pauvres. D’un côté le franchissement par le mécanisme international Covax du cap du milliard de doses en moins d’un an est évidemment une bonne nouvelle, susceptible de contribuer au moins partiellement à l’inégalité entre pays dans la couverture vaccinale. Mais cette inégalité reste si forte que le chemin est encore long. Quelques données l’illustrent quand on rappelle comme vient de le faire l’OMS que plus de 9 milliards de doses ont été administrées dans le monde mais que 85% des Africains n’en ont encore reçu aucune. Ou encore que la moitié des États membres de l’OMS n’a pas réussi à atteindre les 40% de couverture fin 2021. On devine qu’il ne s’agit pas des pays les plus riches!

Mais le malaise ne peut que s’accroître lorsque qu’on parle de solidarité internationale à travers deux faits: le premier est la demande croissante de doses de rappel dans les pays riches, le deuxième le refus régulier de certains pays pauvres de recevoir des doses en limite de date de péremption (100 millions tout récemment) alors que comme partout dans le monde ces pays ont besoin de temps pour étaler l’administration des vaccins. L’OMS n’hésite pas à parler de «honte morale». On peut la comprendre face à cette inégalité. Mais aussi face à une question que commencent à souligner plusieurs experts auprès de l’OMS, celle de l’inadaptation de cette stratégie de rappels à répétition, voulue par les pays riches et au détriment des pays plus pauvres, face à la nécessité de mettre au point de nouveaux vaccins plus efficaces au regard de la transmission et de la prévention de la pandémie.

La dette toujours

Sur le front économique, la question de la dette reste la question-clé de ce début d’année. Il serait évidemment naïf de croire qu’elle ne concerne pas les pays développés. L’Europe en constitue un contre-exemple flagrant avec l’accumulation des déficits de nombreux pays bien au-delà des 100% de leur PIB. Mais elle concerne tout autant les pays pauvres et surtout la dépendance accrue qu’elle implique au regard des grandes puissances financières. Une récente conférence de presse du président de la Banque Mondiale a une fois de plus pointé du doigt la Chine, grande créancière de l’Afrique mais aussi de bien d’autres pays. Mais la question peut sans doute aussi être retournée vis-à-vis de la Banque Mondiale elle-même, autre grande créancière de l’Afrique notamment ou vis-à-vis des pays riches regroupés au sein du G20. Certes, ces pays ont offert un moratoire sur le service de la dette jusqu’à fin 2021 dont la Banque Mondiale propose désormais d’améliorer le dispositif mais un moratoire ne saurait en lui-même alléger la dette, encore moins la réduire. Même étalés dans le temps, même momentanément mieux supportables, les mécanismes de dépendance resteront identiques. Là encore la bonne nouvelle du moratoire n’exclut les mauvaises perspectives à moyen terme. D’autant que dans le même temps l’ONU recherche désespérément des fonds importants de l’ordre de plusieurs milliards de dollars pour faire face aux plus graves crises humanitaires en cours, en Afghanistan, au Yémen ou au Tigré. Autant «d’enfers» ignorés!

Le Sahel plus que jamais au cœur des luttes d’influences

Les nouvelles en provenance du Sahel sont-elles en mesure de nous réconforter? A l’évidence, non. Ainsi, le Mali apparaît plus que jamais au cœur de la lutte d’influences entre grandes puissances. Certes, le point de départ est la confirmation et l’aggravation par la Cédéao des sanctions décidées suite au refus de la junte malienne de retenir un calendrier électoral acceptable. Mais cette mise sous embargo aux graves conséquences économiques est désormais soutenue par les États-Unis et la France. Le texte proposé en ce sens par la France au Conseil de sécurité de l’ONU a été bloqué par la Chine et la Russie comme cela était prévisible, ces deux pays se sachant logiquement parmi les recours possibles de la junte, sur le plan politique et militaire comme face au défaut de paiement que devrait inévitablement connaître le pays. Le Mali deviendrait-il le nouvel épicentre d’une nouvelle guerre froide, à quatre cette fois, États-Unis/Union Européenne d’un côté, Chine/Russie de l’autre?

Ailleurs au Sahel, le Burkina a arrêté un officier supérieur et plusieurs autres personnes suspectées d’un potentiel coup d’État. Quelle que soit la réalité de cet éventuel «complot» elle donne à penser que le pays reste très instable. Quant à la Guinée, elle n’a toujours pas fait connaître, elle non plus, son futur calendrier électoral et il ne serait pas impossible que la Cédéao prenne également à son égard de lourdes sanctions. Mais on peut s’interroger sur le sens politique à donner à l’enquête désormais diligentée sur les crimes commis par l’ancien chef d’État Alpha Condé. Non que l’enquête ne soit pas justifiée mais elle apparaît aussi comme une probable façon pour la junte de se donner un peu de temps pour répondre à la question du calendrier électoral permettant le retour des civils au pouvoir.

Ce début de l’année 2022 fait ainsi alterner les bonnes et les mauvaises nouvelles de l’état du monde en matière de développement. Rien de surprenant, sinon ce sentiment croissant d’une guerre froide à la fois élargie à quatre joueurs et à géométrie variable. Quatre joueurs dont un, l’Union Européenne, faible sur le plan politique et militaire. Géométrie d’autant plus dangereuse qu’elle est variable.

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