Contre la guerre, la mobilisation des peuples

Par Jean-Paul de Gaudemar, ancien recteur de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF)

Si l’agression de l’Ukraine par la Russie émeut à ce point l’opinion internationale, c’est qu’un sentiment général est en train de s’établir, celui de l’impuissance à faire entendre raison à un homme ou un clan aveuglé par son idéologie. Une impuissance qui effraie d’autant plus que derrière l’Ukraine d’autres parties de l’Europe pourraient être menacées. Et ailleurs dans le monde, d’autres hommes ou d’autres clans pourraient être tentés de faire de même, la Chine vis-à-vis de Taïwan par exemple, dans la continuité de ce qu’elle fait à Hong Kong. Mais, par sa détermination, le peuple ukrainien semble bien apporter une réponse d’espoir. Et démontrer ainsi une nouvelle fois la force des mobilisations populaires contre toutes les guerres injustes.

L’ONU observateur actif mais impuissant ?

Sous l’impulsion de l’UE, l’Assemblée Générale a adopté le 2 mars une résolution condamnant la Russie à laquelle 141 pays ont donné leur accord, ce qui constitue un record historique. Mais ce texte n’est en rien contraignant et malgré les apparences, il témoigne, en Afrique notamment, de la forte hésitation de plusieurs dizaines de pays à choisir leur camp. Quant au Conseil de sécurité, il semble d’autant plus verrouillé par le veto de la Russie qu’aucun des pays membres permanents ne voudra renoncer à un tel droit ni même appliquer l’article 27 de la Charte des Nations Unies par lequel un pays pourrait s’abstenir de voter lorsqu’il est partie à un scrutin sur lequel porte le vote. Et encore moins l’article 6 par lequel un pays enfreignant les principes de l’Organisation pourrait en être exclu. Le veto d’un seul d’entre eux suffirait à annihiler la tentative. Et même à supposer, hypothèse d’école, que la crise soit à ce point critique, le risque serait de voir l’ONU elle-même exploser en plusieurs camps.

La condamnation politique de la Russie par l’ONU reste donc pour l’instant symbolique. Mais est-ce si grave, dès lors que la quasi-totalité des pays démocratiques non seulement ont condamné la Russie mais mettent en œuvre toutes les sanctions qu’ils peuvent prendre, hormis la belligérance elle-même? Il faut aussi se réjouir que l’ONU dispose d’autres moyens d’action comme le Haut-Commissariat aux réfugiés ou le Programme alimentaire mondial. Les Ukrainiens vont en avoir besoin comme de tous les ressorts de l’aide internationale.

Premières tensions sur les réfugiés ?

Le dimanche 6 mars, on comptait déjà plus de 1,5 million de réfugiés et environ un million de déplacés à l’intérieur de l’Ukraine. Ces chiffres pourraient encore rapidement augmenter, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays en fonction de la progression des troupes russes. L’Europe n’est donc plus, depuis plusieurs jours, en face d’un phénomène marginal. Mais la vague de solidarité qui a saisi un grand nombre de pays laisse déjà apparaître quelques failles d’ordre politique. Si les membres de l’Union Européenne ont accepté la semaine dernière d’accorder une «protection temporaire» aux réfugiés, ils ne l’ont fait que pour les ressortissants ukrainiens ou les résidents de longue date, pas pour les séjours de moindre durée des travailleurs temporaires ou des étudiants par exemple. Quelques polémiques que l’on souhaite mineures, ont même commencé à apparaître. Les Ukrainiens constitueraient en effet une «immigration de qualité», leur «culture européenne» faciliterait, plus que pour tout autre public, une intégration dans les pays d’accueil. Bref, une fois passée la première vague d’émotion, la politique européenne d’accueil des réfugiés dans l’Union retrouverait ses vieux démons. Souhaitons à cet égard que le monde universitaire n’oublie pas ses principes de solidarité active face aux étudiants jusqu’ici accueillis en Ukraine. Certes, des pays comme l’Inde, le Maroc ou la Tunisie ont ou vont affréter des avions pour rapatrier leurs ressortissants dont des étudiants, mais un accueil dans les pays de l’Union, en France notamment, serait bienvenu. Ainsi l’Agence Universitaire de la Francophonie dont 13 universités ukrainiennes sont membres, vient de proposer d’accueillir certains de leurs étudiants au sein de ses autres membres, notamment en France. La solidarité interuniversitaire active dont l’AUF a fait depuis ses origines un principe essentiel de fonctionnement y trouvera un sens tout particulier. Pour les étudiants ou les enseignants comme pour tous les autres réfugiés, gageons que la mobilisation citoyenne l’emportera sur les tergiversations de certains États.

Faim, pandémie, crise économique

On annonçait dès la semaine dernière que le cours du blé et des autres céréales serait rapidement l’otage de la guerre. C’est évidemment déjà le cas, dans une situation où, comme l’a fait remarquer le directeur du Programme alimentaire mondial, le monde n’a jamais été confronté à un niveau aussi tragique de famine dans de nombreux pays, la Corne de l’Afrique notamment. Car c’est un des plus gros greniers mondiaux à céréales qui est aujourd’hui concerné, la Russie et l’Ukraine représentant plus du quart des exportations mondiales. Certes le conflit ne touchera que marginalement les récoltes russes mais les sanctions économiques pesant désormais sur la Russie vont forcément avoir un impact sur les circuits mondiaux d’approvisionnement. La montée des cours est déjà très sensible, comme l’est pour d’autres raisons parallèles celle des hydrocarbures. La guerre faite à l’Ukraine par la Russie est donc, via ses répercussions économiques, une guerre faite au monde entier, pas seulement à ses parties aujourd’hui les plus démunies en sources alimentaires ou d’énergie.

Si l’on ajoute à ce sombre tableau les risques soulignés par l’OMS d’une nouvelle flambée pandémique due notamment à l’insuffisante couverture vaccinale de l’Ukraine à la veille du conflit, on peut craindre une contagion accrue, non seulement en Ukraine mais au-delà vers les pays de refuge. D’où les besoins indispensables, non seulement pour les très nombreuses victimes de la guerre elle-même mais aussi celles de tous les autres dégâts collatéraux, faim, pandémie ou crise économique et sociale. Là aussi, on doit faire confiance à la solidarité des peuples, à une aide internationale désintéressée, désintéressée sauf des principes démocratiques.

Sur les autres fronts, de l’Afghanistan…

En Europe ou aux États-Unis, la guerre en Ukraine est au cœur de toutes les préoccupations. Mais on ne saurait oublier tous les autres fronts, plus «froids» peut-être mais aussi significatifs de la géopolitique contemporaine.

Ainsi de l’Afghanistan que l’on aurait presque oublié à son sort, alors que les talibans y continuent leurs infamies. La question posée désormais avec acuité est celle du renouvellement de la mission politique de l’ONU, la Manua, qui doit intervenir le 17 mars au plus tard. C’est le mandat de cette mission qui fait aujourd’hui l’objet d’une lutte d’influence entre les grandes puissances, États-Unis, Chine, Russie et toujours dans une moindre mesure l’Union Européenne. Comme prévisible, Chine et Russie s’opposent à ce que l’aide à l’Afghanistan soit conditionnée par la question des droits humains, et mettent en avant l’aide au redressement économique du pays permettant de minimiser la crise humanitaire. Pour les États-Unis et la France, «les talibans doivent prouver qu’ils ont changé et sont prêts à rejoindre la communauté internationale». Plus pragmatique, l’émissaire de l’ONU sur le terrain, plaide pour une interaction avec les talibans sans les isoler et espérer ainsi les faire évoluer. Elle s’appuie pour cela sur le fait que, grâce notamment aux crédits alloués à l’Unicef et au PAM, la famine ait été presque partout évitée alors que l’hiver approche de sa fin. Mais les tensions politiques demeurent, et avec elles l’usage destiné aux milliards d’aide envisagés, notamment à travers les programmes de la Banque Mondiale que cette dernière souhaite conduire «hors du contrôle de l’administration des talibans».

… à l’Afrique subsaharienne

Les tensions politiques demeurent aussi en Afrique où la situation n’évolue guère notamment au Sahel. Pendant qu’à Bangui, des Centrafricains manifestent en faveur de la Russie, au Mali, l’armée vient de connaître une attaque djihadiste meurtrière dont elle déclare être sortie victorieuse, la peur ayant selon elle, «changé de camp». Il est difficile de savoir ce qu’il en est réellement, les seuls éléments établis étant d’une part l’effacement progressif de la force française Barkhane mais également le retrait de certaines composantes, la suédoise notamment après d’autres, de la force spéciale Takuba et de la Minusma, et d’autre part le renforcement corrélatif de troupes russes, privées ou non.

Au Burkina, un nouveau gouvernement a succédé à la fin des «assises nationales» qui viennent d’arrêter à trois ans la durée de la période de transition. Il est intéressant de noter que les dispositions prises à cette occasion prévoient la non-éligibilité du président de la transition et de son gouvernement au terme d’une période destinée notamment à «lutter contre le terrorisme, restaurer l’intégrité du territoire et en assurer la sécurité, renforcer la gouvernance et la lutte contre la corruption». Programme classique, dont on ne peut que souhaiter le succès. Mais il devra d’abord convaincre la Cédéao et la communauté internationale que la junte dirigée par le colonel Damiba l’appliquera vraiment.

En Guinée, rien de nouveau ne s’est dessiné quant à la durée de la transition. Au Tchad, le dialogue annoncé au Qatar entre la junte et les rebelles a été repoussé à la mi-mars. Il devrait lui-même précéder un «dialogue national inclusif» visant à rétablir la vie démocratique. Bref la «transition» se poursuit!

Quant à la Côte d’Ivoire, elle se déclare «apaisée» après les conclusions du dialogue entre pouvoir et opposition et la volonté exprimée de «renforcer la culture démocratique dans la société ivoirienne». On le souhaite à ce pays qui pourrait en avoir un grand besoin si les djihadistes poursuivent leur progression vers le golfe de Guinée. Les meilleurs indicateurs en seront sans doute les futures élections, locales en 2023, présidentielles en 2025.

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