Crimes sans châtiments ?

Par Jean-Paul de Gaudemar, ancien recteur de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF)

Lors de sa récente visite à Poutine, Macky Sall, le président sénégalais qui avait refusé de condamner l’agression de la Russie en Ukraine en s’abstenant lors d’une résolution de l’ONU, a présenté l’Afrique comme une «victime» du conflit. On ne doute pas qu’il ait eu d’abord une pensée pour la première victime, le peuple ukrainien, mais il songeait d’abord aux conséquences de la guerre sur les exportations de céréales et les risques de famine ainsi engendrés dans des pays africains très dépendants de cette ressource alimentaire. La réponse de Poutine semble avoir été à la hauteur de l’hypocrisie du personnage: la faute en revient au gouvernement ukrainien qui mine les ports et interdit ainsi le trafic maritime. Il suffirait de déminer ou, mieux, de passer par des ports russes pour régler le problème. Et bien entendu de lever toutes les sanctions frappant la Russie. Crime sans châtiment donc, sinon celui de la victime.

Vers des « ouragans de famine »

La formule est de l’ONU et désigne ce qui pourrait advenir en une année 2022 où tout se conjugue pour annoncer des famines inédites. Le blocus des céréales ukrainiennes et, en partie, russes, l’accroissement des prix qui en résulte, une météorologie désastreuse quant à l’impact de la sécheresse, des mauvaises récoltes annoncées un peu partout, des regains de vols de criquets, rien ne manque à un panorama prospectif très inquiétant. Comme toujours la Corne de l’Afrique est fortement menacée, mais aussi le Kenya, ou le Tchad qui vient de déclarer «l’urgence alimentaire» concernant plus du tiers de sa population, et une proportion jusqu’ici jamais atteinte de pays dépendants des exportations de céréales notamment en provenance des pays de l’Est de l’Europe. On sait par ailleurs que seul le trafic maritime peut contribuer à résoudre le problème, du fait de la très grande capacité de chargement des navires, incomparablement plus importante que celle permise par le trafic ferroviaire ou routier. Malgré la météo et les changements climatiques, la cause première de cet ouragan potentiel de famines tant redouté n’est donc pas ailleurs que dans l’agression de l’Ukraine par la Russie, quelles que soient les arguties d’un Poutine. On sait qui sont les victimes mais on sait aussi quel est le criminel.

Birmanie : l’école prise en otage

Depuis le coup d’État de 2021, la Birmanie est le théâtre d’une répression féroce non seulement contre les partisans de l’ancien régime d’Aung San Suu Kyi mais également contre toutes les ethnies rebelles dont les Rohingyas, plusieurs centaines de milliers d’entre eux ayant dû se réfugier au Bangladesh. Les opposants à la junte décrivent son attitude comme dictée par la volonté d’un «châtiment collectif» visant les populations civiles. Mais malgré la rareté des informations en provenance du pays, on commence à connaître l’horreur des situations rencontrées et à dénoncer, comme le fait Amnesty, «une nouvelle vague de crimes de guerre». L’ONU quant à elle estime au-delà du million le nombre de déplacés. Près des trois-quarts se sont réfugiés à l’extérieur du pays mais plus de 300 000 personnes peupleraient des camps de misère et d’abandon.

Mais un des principaux enjeux de la situation semble bien être l’école, depuis l’immense grève des enseignants déclenchée par opposition au coup d’État. Seize mois après, la grève se poursuit dans de nombreuses parties du pays, au point que mettre ou non son enfant à l’école peut apparaître, en cette nouvelle rentrée scolaire, comme un signe d’adhésion ou au contraire d’opposition à la junte. Avec son cortège de conséquences dramatiques, provoquées tant par les militaires que par les opposants des «forces populaires de défense» luttant contre la junte. Enseignants grévistes ou non-grévistes assassinés, écoles fermées ou sous haute protection militaire, rien n’apparaît plus contradictoire avec ce sanctuaire que devrait être partout l’école. Comme si, cette fois, la scolarisation des enfants était devenue le premier otage d’un pays incapable de trouver sa propre paix. On a souvent écrit ici à quel point elle était souvent l’objet indirect et la victime innocente des conflits dans le monde. Mais en Birmanie on peut avoir le sentiment que l’on est allé au-delà, qu’elle est désormais au cœur de ce «châtiment collectif» conséquence de tant de «crimes de guerre» impunis. Quoi de plus effrayant que cette école prise en otage dans cette haine de peuples jetés les uns contre les autres, mais en même temps quelle preuve plus convaincante que l’éducation est la clé de l’avenir!

Une Afrique subsaharienne de plus en plus livrée aux crimes ?

En Afrique sahélienne, la situation reste toujours aussi confuse. Les juntes militaires s’installent peu à peu dans le temps et dans une progressive indifférence de l’opinion internationale. La confirmation est tombée, quelques jours après la réunion d’Accra, que le dernier Sommet de la Cédéao avait été incapable d’adopter de nouvelles décisions concernant le retour aux règles constitutionnelles du Mali, du Burkina ou de la Guinée. Après l’UA, c’est donc au tour de cette instance sous-régionale d’être impuissante face à une situation que beaucoup d’États craignent pour eux-mêmes et se gardent bien de condamner trop vite. Malgré les appels, parfois pathétiques d’une ONU elle-même en crise profonde, par exemple lorsqu’elle demande poliment à la junte guinéenne de restaurer la liberté de manifester, la situation n’en finit pas de se dégrader. Ainsi au Mali, les exactions de l’armée ne cessent de s’accroître. Au seul premier trimestre 2022, il en a été décompté pas moins de 320 dont près de 80% concernaient des civils, sans compter le massacre de Moura. La réponse de la junte à ces accusations serait presque désarmante: la population serait acquise aux terroristes! C’est donc contre son propre peuple que, sous couvert de terrorisme, la junte se bat et tue indistinctement hommes armés ou civils, et même infirmiers de la Croix-Rouge ou Casques bleus de la Minusma. Crimes encore, auxquels il serait peut-être difficile de donner une appellation juridique appropriée, mais crimes dont on ne voit guère poindre le moindre châtiment.

On aurait pourtant tort de sous-estimer cette endogénéisation progressive de l’islamisme dans une telle situation. Seul, sans doute, le Niger semble avoir compris ce qui se jouait avec sa politique de la «main tendue» et ses efforts pour déradicaliser certains terroristes repentis. On verra ce qu’il en ressortira mais les excès des régimes en place, la corruption généralisée, les trafics en tous genres dont de plus en plus celui de la drogue, poussent de plus en plus les peuples dans des rébellions dont les groupes terroristes sont les grands gagnants. Dans tous les pays du Sahel désormais, mais aussi dans ceux plus proches du golfe de Guinée. Ainsi à nouveau du Togo, où Al-Qaïda vient de revendiquer l’attaque sanglante du 11 mai contre les forces armées régulières du pays. Faut-il dans ce contexte se réjouir de l’initiative lancée par l’ONU pour endiguer la piraterie dans le golfe? Oui sans doute. Peut-être pas seulement parce qu’elle coûterait près de deux milliards de dollars au trafic commercial, mais surtout parce qu’on sait qu’à partir des bases installées dans le delta du Niger, cette piraterie alimente en argent, en armes et en drogue, la logistique des combattants djihadistes et de tous ceux acquis à leurs causes. Comment ignorer une Afrique subsaharienne ainsi livrée aux crimes en toute impunité de leurs dirigeants?

Privatisation de finances publiques ?

Un dernier exemple, hélas! L’inspection générale des finances de la République démocratique du Congo vient de rendre un rapport pour le moins étonnant. On y apprend que de nombreuses «irrégularités» auraient été commises entre 2010 et 2020 dans le cadre de la société publique minière Gécamines: «manque de transparence dans la signature des contrats», «préjudice dans les cessions de droits», «défauts de paiement dans les impôts dus au Trésor», «présomption de détournements des deniers publics», «bradage de patrimoine immobilier de l’entreprise» etc. avec au bout des centaines de millions de dollars évaporés et des primes ou collations destinées aux dirigeants de l’entreprise de l’ordre de 1,5 milliard de dollars. Même absence de transparence dans les contrats signés dans le cadre de la société commune Socamines permettant aux Chinois de bénéficier de l’exploitation minière en échange de travaux d’infrastructures jamais vérifiés ni évalués. Dans n’importe quel pays démocratique du monde, de tels griefs seraient qualifiés de crimes d’exceptionnelle gravité plutôt que «d’irrégularités».
Jusqu’au changement de président en 2020, Gécamines était dirigée par un proche de Kabila, elle l’est maintenant par un proche de Tshisekedi. Que fera ce dernier à la lecture de ce rapport? Y aura-t-il meilleur test pour démontrer que l’Afrique ne veut plus tolérer de crimes sans châtiment?

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