De la démocratie en Afrique

Par Jean-Paul de Gaudemar, ancien recteur de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF)

J’aurais pu m’amuser à penser que le directeur général de l’OMS s’était inspiré de ma dernière chronique donnée au Journal du Développement et intitulée «Les enfants et la guerre». Dans sa récente conférence de presse tenue au moment de sa réélection, Tedros a en effet déclaré «Je suis un enfant de la guerre!». On devine à quel point la situation contemporaine lui est ainsi familière, lui qui précise encore que «la guerre (le) suit partout». Sa réélection est à cet égard une bonne nouvelle pour les pays les plus fragiles pour lesquels il n’a cessé de se battre. Mais que peut-il en résulter?

L’OMS confortée ?

Avec la réélection de Tedros pour un nouveau mandat de cinq ans, on pourrait penser, malgré les critiques souvent formulées à son égard par les pays les plus riches, que l’OMS va en sortir renforcée. Mais la réalité est moins simple si l’on se souvient de la façon dont les propos du directeur général ont souvent semblé prêcher dans le désert, notamment au moment de la pandémie de Covid et de sa dénonciation du manque de solidarité internationale en matière de vaccins. La réalité est dans la façon dont l’OMS peut agir face à l’océan des maux sanitaires dont souffre la population mondiale. Deux chiffres l’illustrent parfaitement. Le premier est le budget global de l’organisation, de l’ordre de 6 milliards de dollars. Rappelons simplement que la seule Assistance Publique de Paris dispose à elle-seule d’environ 8 milliards. Cette comparaison donne à elle seule une idée du gouffre qui sépare un pays riche comme la France d’une organisation comme l’OMS, censée pourvoir aux besoins de milliards d’êtres humains, faute que leurs systèmes nationaux aient la capacité de le faire.

Le deuxième chiffre tient à la capacité d’autonomie financière de l’OMS. Elle est actuellement très faible puisque seulement 16% de son budget est globalisé, le reste étant «fléché», c’est-à-dire déterminé par les États donateurs. D’où l’importance de la réforme qui vient d’être décidée par l’Assemblée Générale, celle-là même qui vient de réélire Tedros.
Elle prévoit en effet que d’ici une dizaine d’années, la marge d’autonomie de l’organisation pourrait aller jusqu’à 50%, le «fléchage» des programmes ne concernant plus que la moitié restante. Certes le processus sera long mais il semble heureusement enclenché de façon à permettre à l’OMS de disposer davantage de moyens d’action propres, et, peut-être, de permettre à son directeur général de moins prêcher dans le désert. On le souhaite à Tedros, mais à l’évidence rien n’est encore gagné!

L’Union africaine en crise ?

Peut-on penser qu’il en est autrement après deux Sommets extraordinaires des chefs d’États tenus à Malabo en Guinée-Équatoriale sans qu’en ressortent des décisions significatives? Pourtant, ni le Mali, ni la Guinée, ni le Burkina-Faso, ni le Soudan ne faisaient partie des Sommets puisque l’UA les avaient exclus de leurs instances à la suite des coups d’État perpétrés chez eux. Seuls les pays en accord avec leurs propres règles institutionnelles étaient présents. Pour autant, malgré la longue et insistance exhortation du rapporteur de la Commission de l’UA à prendre en compte les maux du continent, pandémies, famines, djihadisme, violations constitutionnelles, conflits armés incessants, aucune déclaration ne semble avoir été adoptée à la conclusion de ces Sommets. C’est dire le probable désarroi d’une Union qui se cherche, qui malgré l’exclusion temporaire de ses membres les plus turbulents, peine à trouver son unité. Sur tous les plans, politique, économique, culturel, sociétal. Il est à cet égard plus facile de dénoncer les «ingérences étrangères», le «néocolonialisme», les «mercenaires» que de se regarder soi-même. Pourtant, le continent aurait plus que jamais besoin de ce regard objectif sur lui-même, de cette lucidité que ne provoquera jamais une victimisation excessive. D’autant que tant de pays présents lors de ces Sommets auraient eu du mal à se prétendre plus conformes à leurs propres règles. Ainsi par exemple du Tchad, pays du rapporteur de la Commission, dont la junte issue d’une violation constitutionnelle flagrante, a été immédiatement adoubée par les grandes puissances, explicitement ou implicitement. Signe le plus flagrant de cette impuissance politique, la question posée depuis si longtemps de la levée d’une force militaire panafricaine capable de mobiliser une fraction des 2,7 millions d’hommes que représenteraient aujourd’hui les forces des différents États. Le sujet ne peut pas à l’évidence, aujourd’hui plus que hier, être mis à l’ordre du jour, tant les désaccords politiques entre États sont profonds, tant par ailleurs les forces armées de chaque État sont au cœur de leurs propres organisations politiques.

Cette crise patente de l’UA est inquiétante car elle laisse aux grandes puissances et à leurs quatre blocs (États-Unis, Europe, Chine, Russie), le champ libre pour se partager le continent et inventer ainsi, sur la base des divisions entre États africains, le néocolonialisme du XXIe siècle.

Toujours plus de flux humains

La crise de l’Union Africaine ne fait que refléter la crise de l’Afrique elle-même et l’impuissance de leurs États à trouver les solutions adéquates. L’Afrique n’est pas le seul continent concerné quand le Haut-Commissariat aux réfugiés de l’ONU nous indique qu’à ce jour plus de 100 millions de personnes dans le monde sont réfugiés ou déplacés soit plus de 1% de la population mondiale. Europe avec l’Ukraine, Asie avec notamment la Birmanie, Amérique avec le Venezuela ou la Colombie, Afrique évidemment, tous les continents sont concernés par cette «pandémie de souffrance humaine» comme le souligne le NRC norvégien. Aux multiples conflits qui secouent la planète ou aux risques alimentaires, le HCR ajoute les risques croissants de déplacements climatiques dus aux sécheresses, à la montée des eaux marines, à la violence croissante des catastrophes.

Chaque semaine apporte ainsi son lot de nouvelles inquiétantes. Ainsi, au Niger, encore un des rares îlots au Sahel à fonctionner conformément à ses règles constitutionnelles, la situation ne cesse de se dégrader sur le plan sécuritaire, obligeant de nouvelles populations à fuir les théâtres d’opérations djihadistes dans la «zone des trois frontières», et amenant le gouvernement à faire appel à de nouveaux équipements militaires comme les fameux drones turcs pour contenir les menaces. Menaces et attaques en une «escalade de la violence» dénoncée une nouvelle fois par l’ONU. Pour le Niger mais le tableau est identique au Burkina, et de plus en plus fréquemment désormais au Bénin. Et que dire du Nord-Kivu où les combats entre forces régulières congolaises et rebelles du M23 notamment provoquent les mêmes effets. On ne manquera pas de rajouter un ingrédient supplémentaire à ce sombre tableau, le trafic de drogue, si souvent lié à de tels conflits dans la mouvance islamiste. Les 1,7 tonne de cocaïne saisies dans le golfe de Guinée par la marine française ou les 115 kilos de la même drogue saisis à Bobo-Dioulasso au Burkina ne sont probablement pas étrangers au financement des groupes islamistes opérant au Sahel.

De la démocratie en Afrique

Une intéressante chronique de Christian Bouquet (JDD n° 470) s’interroge non sans raisons sur les difficultés d’installation de la démocratie dans les systèmes politiques africains, et les tentations de ces mêmes pays pour d’autres «modèles». Reprenant une interrogation de Achille Mbembé, il plaide lui aussi pour le peu de pertinence d’une adaptation du modèle démocratique occidental à l’Afrique, laissant entendre que, dans certains pays au moins, la «théocratie» pourrait s’y substituer sous l’empire des nouveaux talibans africains. L’hypothèse est plausible mais d’autres scénarios sont également possibles. On peut par exemple d’abord noter que la France a fourni à ses anciennes colonies, à travers la Constitution gaullienne de 1958, un modèle de «démocratie» ressemblant davantage à une monarchie constitutionnelle que d’autres modèles démocratiques. En tout cas mieux susceptible de se couler dans un moule autocratique non exempt, au fil des années de mandat, de gérontocratie. Mais on peut aussi suggérer qu’un autre modèle surplombe aujourd’hui l’Afrique, celui du puissant argentier chinois. Sa force tient en quelques rappels: celui d’un système politique n’ayant jamais colonisé un autre pays, mais étant parvenu à sortir du sous-développement «par ses propres forces», c’est-à-dire par la seule force de son parti unique et de la volonté autocratique de ses dirigeants. Ce capitalisme autocratique d’État, s’appuyant à la fois sur un parti unique et une armée puissante, apparaît comme une tentation bien plus forte aujourd’hui pour nombre d’États africains. On est ici loin des «mémoires africaines» et de la recherche de «pratiques nouvelles d’échanges» chères au philosophe. Mais après tout, le monde occidental a mis lui-même des siècles à inventer une «démocratie» dont on connaît encore toutes les imperfections, et les vices comme les vertus!

Tedros s’est décrit comme «un enfant de la guerre», une guerre qui dure toujours en son propre pays. Son propos a-t-il valeur de métaphore pour l’Afrique tout entière? De ces enfants de toutes les guerres, coloniales, alimentaires, sanitaires, politiques, économiques, sociales, naîtront peut-être à terme des modèles nouveaux mieux adaptés à l’histoire longue de l’Afrique, à ses mémoires et à ses cultures. Souhaitons simplement que ce terme ne soit pas trop éloigné!

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