Dérèglement climatique, dérèglement civilisationnel ?

Par Jean-Paul de Gaudemar, ancien recteur de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF)

Y aurait-il dans l’histoire des circonstances où s’opèrent de grands retours en arrière qui feraient douter du progrès et de la capacité des hommes à sortir d’impasses déjà rencontrées dans le passé? On pourrait le croire tant l’actualité semble fourmiller d’exemples de tels retours en arrière. Faisons pourtant le pari inverse, celui d’une humanité capable de se souvenir de l’inacceptable. Mais de quels efforts doit-elle alors être capable?

Le retour de l’esclavage ?

L’Organisation Internationale du Travail vient de publier conjointement avec l’Organisation Internationale des Migrations et l’ONG Walk Free son dernier rapport sur l’esclavage moderne. Il en ressort que 50 millions de personnes seraient concernées par les deux formes principales de cet esclavage contemporain, le travail forcé et le mariage forcé. Soit 10 millions de plus que l’estimation faite par les mêmes organismes il y a cinq ans en 2016.

Soit +25%, ce qui est considérable.

Le premier constat, que l’on pourrait croire surprenant, est que le phénomène ne faiblit pas, mais s’accroît! Le directeur général de l’OIT s’en est dit à juste titre « choqué ». Mais en même temps on a toutes les raisons de penser que cet accroissement est logique dans le dérèglement actuel du monde. Quand les crises de toutes natures, sanitaires, alimentaires, militaires, sociales, environnementales, éducatives, etc. s’accumulent, le dérèglement humanitaire général s’accroît et donc les droits les plus élémentaires sont davantage bafoués. Au moins aussi surprenant apparaît le fait, deuxième constat, que le phénomène ne concerne pas seulement les pays les plus pauvres qui seraient en même temps les plus démunis en matière de droit social. En ce qui concerne le travail forcé, il concerne en effet majoritairement (52%) les pays à revenu moyen ou élevé, notamment en Asie-Pacifique. L’augmentation importante constatée depuis cinq ans est due notamment à l’exploitation sexuelle et sans doute aussi à ce que l’on commence à savoir de la répression chinoise sur les Ouïghours. Quant au mariage forcé, dont l’accroissement en cinq ans est impressionnant (+ 6 millions), il est difficile de ne pas le mettre en relation avec la progression islamiste dans le monde.

Logiquement le troisième constat est que les femmes (pour 54%) et les enfants sont les principales cibles de ce regain, non seulement pour le mariage mais aussi pour le travail forcé. Les témoignages sont légion en ce qui concerne le travail des enfants qui s’accroît avec les crises sanitaires et alimentaires comme avec les guerres et leurs conséquences en matière de déscolarisation. Ils le sont aussi pour l’exploitation sexuelle qui ne concerne pas seulement les femmes mais également les enfants.

Quatrième constat enfin, cet inquiétant retour de l’esclavage n’est pas seulement le fait d’un secteur privé ignorant volontairement les droits humains et sociaux, mais les États y prennent, hélas, leur part, selon leur vigilance plus ou moins grande, vis-à-vis de ces mêmes droits. La question des migrants est à cet égard symptomatique. Malgré les appels d’Antonio Vitorino, le directeur général de l’OIM, à ce que toute migration soit « sûre, ordonnée et régulière », même dans les pays développés, les migrants ne trouvent bien souvent qu’un refuge précaire qui en fait la proie privilégiée d’exploitants sans scrupules. La multiplication des lois réglementant de plus en plus strictement l’immigration, notamment en Europe, comme la progression des zones sous contrôle islamiste (États ou autres contrôles de fait) ou encore le comportement, ethniquement ou religieusement discriminatoire, de pays importants notamment en Asie, impliquent cette dégradation croissante de la situation des migrants. Il n’est pas certain de ce fait que le dépôt récent par la Chine auprès de l’OIT des instruments de ratifications des conventions rejetant le travail forcé signifie vraiment la fin du régime imposé aux Ouïghours. Il pourrait être le simple signe d’une volonté de normalisation d’un système de « rééducation » demeurant inacceptable.

En ce sens ce retour de l’esclavage, même s’il ne concerne qu’une personne sur 150 dans le monde, pourrait apparaître comme une allégorie de ces temps incertains et de ces vies bouleversées qui ont fait la matière de ma précédente chronique, consacrée au rapport du PNUD sur l’évolution de l’indice de développement humain. On y retrouve en effet, portés à leur extrême, tous les ingrédients des maux du monde contemporain. Ceux-là même qui ne peuvent que motiver les réactions les plus fortes pour refuser cette perte d’humanité. En ce sens, ce rapport, dont on aimerait qu’il fasse la une de toute la presse mondiale, est plus que salutaire. Il est indispensable, ne serait-ce que par la façon dont il met les États face à leurs responsabilités.

L’éducation en péril ?

On pensera peut-être que j’accorde une importance excessive à la situation des systèmes éducatifs dans le monde, mais comment ne pas faire le lien entre ce qui précède et l’état lamentable de l’école et de l’université dans tant de pays au monde? Notamment dans les pays en voie de développement où le contraste n’a jamais été aussi grand entre l’aspiration de la jeunesse et la faiblesse de la réponse institutionnelle en matière de scolarisation.

Le retour de l’esclavage n’est-il pas en effet le symptôme d’une perte civilisationnelle, et des déboires des systèmes éducatifs?

L’Afrique subsaharienne où culminent tant de problèmes en est la meilleure illustration. J’avais déjà rappelé dans une chronique précédente la volonté de la junte guinéenne de revoir en profondeur son système éducatif décrit comme profondément malade après des résultats catastrophiques au bac. Que dire du Soudan où un récent rapport de l’UNICEF et de l’ONG « Save the Children » signale que près de 7 millions d’enfants soit un enfant sur trois en âge de scolarisation, ne sont pas scolarisés et que 12 millions d’autres enfants verront leur scolarisation fortement perturbée par le marasme socio-économique qui caractérise leur pays? Constat analogue au Congo-Brazzaville où le gouvernement vient de lancer des États généraux de l’éducation pour tenter de redresser un système dramatiquement inefficace. La population y est en effet estimée analphabète à 80% et le statut des enseignants largement indéterminé, la plus grande part étant bénévoles et non formés, notamment dans les zones rurales. On souhaite que tous ces pays soient en train de prendre conscience du caractère déterminant de leur système éducatif dans toute perspective de développement. Sauront-ils en tirer les conséquences en matière de politiques publiques et de sollicitations en matière d’aide internationale? Il faut le souhaiter.

On ne peut s’empêcher de mettre cette question en rapport avec ce nouveau rapport de l’Union Internationale des Télécommunications sur l’état de l’Internet dans le monde. Ce rapport nous rappelle en effet qu’un tiers de l’humanité, soit 2,4 milliards de personnes ne sont toujours pas connectées, celles-là mêmes qui, du fait des carences des systèmes éducatifs, mériteraient plus d’autres de l’être. Car le tableau géographique est d’une clarté affligeante. En Europe et en Amérique, le taux de raccordement moyen est supérieur à 80%, il est de 70% dans les pays arabes, de 64% en Asie-Pacifique mais il n’est plus que de 40% en Afrique subsaharienne, laissant dans l’ombre la plupart des zones rurales et même une bonne partie, la plus pauvre, des villes et métropoles. Pourtant que de possibilités pourraient être offertes par ces connexions pour aider ces systèmes éducatifs à jouer leur rôle, en matière de ressources éducatives, de compléments de formation ou de formation des enseignants et d’accompagnements des apprenants! Et donc en matière de développement.

Le changement climatique ne doit pas masquer les inégalités

Le récent rapport de l’ONG Oxfam illustre une nouvelle fois l’importance de prendre en compte les inégalités criantes que révèle plus que jamais le changement climatique. Centré sur l’analyse de dix pays parmi les plus pauvres de la planète (Somalie, Haïti, Djibouti, Kenya, Niger, Afghanistan, Guatemala, Madagascar, Burkina-Faso, Zimbabwe), le rapport indique que l‘insécurité alimentaire y a progressé en cinq ans de 123%, affectant 48 millions de personnes dont 18 millions en situation de famine. A eux tous, ces pays produisent environ 0,13% des gaz à effet de serre quand les pays du G20 en produisent les trois quarts.

C’est là une nouvelle illustration des considérables inégalités qui doivent amener à modifier en profondeur la façon dont les pays les plus développés doivent accepter d’y faire face.

Le rapport de l’ONU publié le 13 septembre, au moment de l’ouverture de son Assemblée générale, apporte de l’eau au moulin de cette argumentation. Sous le titre « United in Science », ce rapport produit par plusieurs organisations internationales et coordonné par l’Organisation météorologique mondiale, compile les conclusions de plusieurs publications récentes. Il en ressort, selon les mots du secrétaire général Antonio Guterres, des conséquences probables « d’une portée destructive inouïe ». Non seulement un grand nombre de pays développés ne respectent pas leurs engagements et font repartir à la hausse les émissions de gaz à effet de serre, au prétexte notamment des risques de crise énergétique, mais ils en oublient également les financements compensatoires susceptibles d’aider le reste de la planète à lutter contre le changement climatique. Le compromis de Paris est ainsi doublement remis en cause, à la fois en termes d’objectifs stratégiques et de moyens mis en œuvre. On comprend par là-même la détermination toujours plus grande de nombreux pays, en Afrique comme en Asie, de remettre en cause le compromis lui-même, ce « processus global » pouvant apparaître comme masquant l’inégalité des effets du changement climatique. On l’a déjà dit plusieurs fois, mais la COP 27 de Charm-el-Cheikh devrait être marquée par l’importance de ce débat.

On pourra pourtant trouver un motif d’espoir sous la plume de Pierre-Cyrille Hautcœur, dans sa dernière chronique (Le Monde du 15 septembre 2022). Il y évoque la façon dont, dans l’histoire, plusieurs sociétés ont su surmonter, au prix d’adaptations douloureuses, les effets catastrophiques d’autres changements climatiques importants. Il suggère ainsi que, sous réserves d’efforts et de mutations volontaires, nos sociétés d’aujourd’hui doivent s’entendre comme jamais sur la méthode de rétablissement. En clair comment nos sociétés « unies dans la science » pour reprendre le titre du rapport de l’ONU doivent-elles s’y prendre? Quelle méthode doivent-elles adopter? Celle du « processus global » adopté par les COP depuis celle de 2015 à Paris? Ou doivent-elles accepter les différenciations indispensables entre pays ou zones géographiques? Car les pays sont à la fois inégaux dans les dégâts qu’ils causent à la planète comme dans la façon dont ils subissent les effets du changement climatique. C’est ce que crient aujourd’hui le Pakistan et l’Afrique, et sans doute bien d’autres demain. On ne peut plus se contenter de raisonner uniquement en termes de compensations financières et de limitations généralisées dans l’usage des combustibles fossiles. La question des inégalités de développement redevient centrale. C’est donc elle qu’il faut accepter de traiter.

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