Derrière les coups d’Etat au Sahel : Un recul démocratique ou une nouvelle étape de la décolonisation portée par de nouvelles générations ?

Par Jean-Paul de Gaudemar, ancien recteur de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF)

Dès le Nouvel An passé je m’inquiétais de ce que l’année 2022 allait réserver à l’Afrique. Les premières semaines viennent de s’écouler et le tableau semble plutôt s’alourdir, qu’il s’agisse de la situation politique, de la question scolaire ou de la faim toujours en embuscade. Mais comme toujours, derrière cet assombrissement, peut-on lire autre chose?

L’effet en retour de politiques nationales et d’aide internationale désormais totalement inadaptées?

De plus en plus de régimes autoritaires ou un changement des générations au pouvoir ?

D’après l’indice mondial de la démocratie de 2020, une bonne moitié des 54 États africains peuvent être qualifiés de régimes autoritaires et un bon quart sont dirigés par des chefs au pouvoir depuis vingt ans au moins, en incluant ceux appartenant à une dynastie héréditaire. On peut en induire que la démocratie n’est pas très à l’aise dans le continent mais on peut aussi se demander si l’Afrique n’est pas à l’aube d’une nouvelle étape, celle de la prise de pouvoir par de nouvelles générations. Ce que sera cette éventuelle prise de pouvoir est encore indiscernable mais bien des indices laissent penser que c’est un renouvellement de générations qui se prépare.

Si on laisse de côté les quelques royaumes dont la dynastie peut se perpétuer, on a déjà constaté, du moins pour l’Afrique francophone, que les Constitutions adoptées au moment des indépendances était pour la plupart calquées sur la Constitution française de 1958, celle taillée sur mesure pour le général de Gaulle et affaiblissant singulièrement la démocratie parlementaire. Ces régimes datent des années soixante. Il n’est donc pas incongru de penser que plus de deux générations après, alors que la jeunesse africaine représente parfois plus des deux tiers de la population, les vieilles élites politiques ou leurs descendants directs ayant tenu leurs pays d’une main de fer, ne soient plus en mesure de répondre aux aspirations de cette jeunesse impatiente. D’autant plus impatiente qu’elle peut facilement se persuader que peu de choses sont faites pour elle en matière de développement. Ni en termes d’emplois, ni en termes de politiques éducatives, ni en termes de gouvernance transparente. Le spectacle donné par beaucoup d’équipes dirigeantes est malheureusement plus celui de l’inefficacité et de la corruption que celle de la réussite vers le développement. Pour une jeunesse qui n’a pas connu la colonisation et qui, instruction aidant, commence à vouloir prendre son destin en mains, on peut comprendre que cette main de fer exercée par les vieilles classes dirigeantes devienne de plus en plus insupportable. C’est là une des questions posées par ce qui est en train de se passer au Sahel. S’agit-il du simple remplacement d’un régime autoritaire civil par un autre régime autoritaire, militaire cette fois, qui augurerait d’un recul démocratique comme l’affirme le président de la Cédéao, sous le prétexte d’une incapacité patente de l’ancien régime à combattre le terrorisme djihadiste? Ou d’une impopularité plus large mettant en cause non seulement l’inefficacité sécuritaire mais aussi l’incapacité du pouvoir déchu à mettre en place un vrai développement profitant davantage aux classes populaires et aux nouvelles générations. La jeunesse des militaires concernés comme l’accueil parmi les étudiants des coups d’État plaideraient plutôt pour une interprétation plus positive des mouvements en cours.

Une nouvelle étape dans la décolonisation ?

La façon dont les nouvelles juntes tant au Mali, en Guinée ou au Burkina ne se laissent pas immédiatement impressionner par les condamnations des anciennes puissances coloniales (ainsi de la façon dont le pouvoir malien vient de sommer l’ambassadeur de France de quitter le pays) ni par celle de la Cédéao, semblent en effet montrer que ce qui se joue est peut-être moins simple qu’un simple recul d’une «démocratie» dont on peut penser qu’elle n’a jamais existé dans cette partie de l’Afrique, tant y pèsent lourdement les régimes autoritaires.

En même temps, on voit bien toute l’ambigüité d’une situation dont tant de forces essayent de tirer profit, qu’il s’agisse des djihadistes ou des grandes puissances encore auréolées de ce qu’elles n’ont jamais été puissances coloniales, Russie, Chine, voire Turquie.

Il faudra encore du temps pour apprécier ce que vont devenir ces coups d’État militaires et si une partie de la jeunesse des pays concernés a raison de mettre ses espoirs dans les nouvelles juntes. Mais ce qui paraît de plus en plus certain, c’est que dans cette nouvelle guerre froide à quatre (USA, Russie, Chine, UE), l’Europe apparaît nettement perdante. On peut même s’étonner d’une certaine myopie des dirigeants européens, France en tête, dans leur soutien sans réserve à des régimes corrompus et incapables d’assurer de vraies politiques de développement. On aurait tant aimé que la Francophonie et les valeurs qu’elle porte mène les vrais combats pour le développement, comme la formation professionnelle par exemple. Mais, en Côte d’Ivoire du moins, c’est la Chine qui s’en empare. Ainsi des 250 millions de dollars prévus pour construire sept écoles pour un total de 6000 apprenants dans des secteurs essentiels comme l’agriculture et l’agro-alimentaire, la mécanique et l’électrotechnique dont celles du froid ou le BTP.

Toutes les hypothèses sont donc aujourd’hui possibles, y compris celle, peu perçue en France, d’une nouvelle étape dans la décolonisation, plus radicale, plus douloureuse peut-être aussi, du moins pour les intérêts occidentaux. Une nouvelle étape qui rendrait enfin possibles des politiques éducatives efficaces, de vraies capacités de production agricoles et industrielles, et l’émergence d’un développement durable en Afrique, en une réorientation complète tant des politiques nationales que de l’aide internationale.

Vers une déscolarisation massive en Afrique subsaharienne ?

L’école continue d’aller bien mal, si l’on en juge par le dernier rapport de l’Unicef. «Pertes d’une ampleur presque insurmontable» écrit le rapport. Les chiffres sont en effet une nouvelle fois accablants. Plus de 600 millions d’enfants seraient affectés par des fermetures totales ou partielles d’écoles. Les retards de scolarisation en sont une conséquence immédiate. 70% des enfants de 10 ans des pays à revenu faible ou intermédiaire seraient ainsi incapables de lire ou de comprendre un texte simple. La pandémie de Covid-19 en serait la première cause mais on a vu aussi à quel point l’insécurité latente dans les pays d’Afrique subsaharienne contribuait à renforcer cette situation déplorable. Pandémie certes mais tout autant attaques djihadistes, conflits interethniques locaux voire guerres civiles, partout convergent les facteurs contribuant à ralentir la scolarité, à encourager l’abandon (ce serait le cas pour près d’un demi-million d’élèves en Afrique du Sud) voire à supprimer la scolarisation des enfants et ses effets bénéfiques. On pourra certes dire que même dans les pays développés, y compris en France malgré les efforts faits pour maintenir les écoles ouvertes, la pandémie a eu de tels effets. Mais ce serait oublier que dans les pays développés, il existe non seulement des politiques sanitaires plus efficaces pour combattre la pandémie mais également des outils de communication permettant de ne pas rompre la relation pédagogique, notamment grâce au numérique. On pourra arguer que le numérique est souvent mal adapté à l’école primaire mais il n’empêche que les familles des pays développés sont à l’évidence mieux armées contre la pandémie et qu’elles ont moins à se préoccuper de l’alimentation de leurs enfants ou d’autres conflits d’autres natures. Est-on en train d’assister à la genèse de retards irréparables, voire à une déscolarisation massive des enfants d’Afrique subsaharienne? La question peut paraître choquante mais on doit la poser, tant les politiques éducatives suivies jusqu’ici ont été catastrophiques.

Et toujours d’immenses besoins d’aide humanitaire, alimentaire ou sanitaire

La bonne nouvelle de la semaine c’est la livraison, enfin, par le CICR de fournitures médicales dont la capitale du Tigré était privée depuis plusieurs mois, ainsi que la reprise probable d’un acheminement routier ou aérien vers cette zone de conflit. Pour autant cette aide médicale ne saurait pourvoir à d’autres besoins, alimentaires notamment. Près de 3 millions de personnes vivant dans cette région souffriraient ainsi d’une «grave insécurité alimentaire» selon le programme alimentaire mondial (PAM). Quant au Sahel, l’ONU estime par la voix de son coordonnateur des secours d’urgence qu’environ 15 millions de personnes, au Mali, au Burkina ou au Niger, auront besoin cette année d’une aide humanitaire. De quoi mobiliser les généreux donateurs, mais aussi et peut-être surtout, faire ressortir l’indigence des politiques conduites jusqu’ici par les dirigeants de ces pays, donner raison à leurs opposants et alimenter les appétits des prédateurs à l’affût.

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