Des pansements de misère ?

Par Jean-Paul de Gaudemar, ancien recteur de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF)

Qu’en ce 8 mai 2022, le G7 ait invité à sa table le président ukrainien Vladimir Zelensky, accusé par Poutine de conduire un gouvernement de «nazis», constitue un double symbole. C’est d’une part une façon de ridiculiser le prétexte inventé par l’autocrate russe pour justifier son agression d’un pays souverain, à la veille de la démonstration patriotique qu’il s’apprêtait à faire lors des cérémonies et des défilés à Moscou le 9 mai. Mais c’est aussi d’autre part une façon de montrer ce que sont aujourd’hui les vrais rapports de force entre blocs, en quelque sorte la vraie température de la nouvelle guerre froide, en un nouveau déni du rôle qu’aurait dû jouer l’ONU sur le plan politique. Mais les questions propres au développement exigent que nous regardions au-delà du seul point névralgique que constitue en Europe le conflit ukrainien. Comme pour tout tremblement de terre, l’Ukraine en est l’épicentre mais les vagues s’en propagent loin dans le Sud, accentuant et aggravant des situations déjà très complexes.

« Une crise sans précédent » traitée avec des pansements de misère ?

C’est l’économiste en chef du PNUD qui affirme que le continent africain va connaître «une crise sans précédent». Tout semble en effet se conjuguer pour permettre un tel diagnostic: les effets de la guerre en Ukraine pour l’approvisionnement en blé et autres céréales mais aussi en engrais, la crise énergétique et la hausse associée du prix des carburants, tous produits dont les économistes savent que leur flexibilité à la hausse des prix est faible. La famine pourrait ainsi menacer dès cette année des millions d’Africains, en un accroissement de chiffres déjà très mauvais en 2021. Cette année-là près de 200 millions de personnes représentant 53 pays dans le monde étaient en situation d’insécurité alimentaire. En 2022, ce sera donc pire. Rien qu’en Afrique de l’Est, le PAM estime que près de 10 millions de personnes supplémentaires connaîtront une faim aigüe. De même en 2023 si l’on tient compte des effets de la guerre sur les récoltes à venir et du blocage des ports en provenance d’Ukraine ou de Russie. Rien qu’en Ukraine la prochaine récolte est estimée avec une baisse de 35%.
Certes 51 pays dont l’Union Européenne, les États-Unis, le Canada et l’Australie, se sont engagés à assurer la sécurité alimentaire dans le monde et notamment en Afrique, mais au-delà de la déclaration politique, il est pour l’instant difficile de savoir quel sera le mode opératoire de cette volonté affichée. Ou quelles ressources pourront être mises en œuvre. Mais d’ores et déjà on sait les effets économiques provoqués dans les pays concernés par cette situation, notamment forte inflation et endettement accru. De quoi aggraver encore la dépendance de ces pays vis-à-vis des grandes puissances. Et l’ampleur des crises sociales.

D’autant que le climat s’en mêle. Ainsi en Éthiopie, pays fragile s’il en est, l’absence de pluie depuis 18 mois laisse craindre la «pire sécheresse jamais vécue», sonnant probablement le glas du nomadisme pastoral dans le pays. Ajoutée aux autres problèmes majeurs comme le conflit dans le Tigré, cette crise climatique voit la malnutrition infantile s’accentuer et les flux de réfugiés s’accroître vers des camps où les organismes humanitaires font ce qu’ils peuvent, souvent avec des moyens dérisoires.

Bref, en cette période où la guerre en Europe semble absorber l’essentiel de l’énergie des pays développés, on ne peut s’empêcher d’avoir le sentiment que les questions importantes du développement sont de moins en moins présentes dans le débat mondial, comme si l’on se contentait de limiter au minimum les catastrophes sanitaires, alimentaires ou climatiques. Les politiques de développement se réduiraient-elles aujourd’hui à des pansements de misère?

Malnutrition en Afrique, obésité et surpoids en Europe

On vient de dessiner le triste panorama alimentaire qui attend l’Afrique au moins dans les deux prochaines années. Dans le même temps l’OMS nous livre une étude démontrant l’accroissement inquiétant de l’obésité et du surpoids en Europe. On pourrait y voir une de ces caricatures populaires du XIXe siècle, opposant d’un côté le riche bourgeois européen dont l’embonpoint était signe de sa richesse et d’un autre côté le pauvre Africain la peau sur les os. La réalité est différente même si la malnutrition est trop répandue en Afrique. Ce que montre l’OMS c’est qu’elle est également présente en Europe. Obésité et surpoids sont aussi des indices de malnutrition d’un autre type, et à coup sûr des indices d’inégalités sociales. Il suffit, en France comme aux États-Unis, de visiter un collège d’un quartier difficile pour se rendre compte à quel point la prévalence de l’obésité parmi les pré-adolescents ou adolescents y est considérable. Mais les chiffres produits par l’OMS sont impressionnants. Un quart des adultes seraient ainsi obèses et le surpoids concernerait 59% des adultes et environ un enfant sur trois. D’une certaine façon, la Covid a braqué le projecteur sur cette réalité en démontrant les risques accrus encourus par cette population, et en incitant l’OMS à actualiser sa connaissance de la situation européenne. Le résultat qui montre une aggravation de ce phénomène en une vingtaine d’années n’en est que plus inquiétant. Environ un décès sur sept pourrait lui être imputé. Même s’il mérite d’autres analyses plus fines, on pourrait se contenter d’un diagnostic lapidaire, en disant que les pauvres Africains mangent trop peu et que les pauvres Européens mangent non pas trop, mais trop mal.

« Faire preuve de génie politique »

Bien des dirigeants au monde aimeraient que cette formule puisse s’appliquer à eux. En l’occurrence on la doit au ministre des Affaires étrangères du Mali qui, parlant de la situation de son pays, a estimé qu’elle méritait que l’on sache «faire preuve de génie politique». Sans doute évoquait-il les difficultés rencontrées sur tous les plans, politique, militaire, économique, social et donc celles que croisera sur son chemin le médiateur choisi pour tenter de régler les rapports entre le Mali et son environnement africain et international. En l’occurrence le président togolais. On ne sait de quel génie politique ce médiateur va faire preuve mais il est clair que sa tâche ne sera pas facile tant les relations restent tendues de toutes parts. Avec la France et l’Union Européenne puisque le Mali vient officiellement de rompre les accords de défense qui les liait. Avec la Cédéao et l’Union Africaine auxquelles les trois pays, Mali, mais aussi Burkina-Faso et Guinée continuent à tenir tête en refusant le calendrier que ces deux instances ont voulu leur imposer pour un retour à des gouvernements civils. Les trois pays ont en effet confirmé leur propre calendrier, estimé à ce stade à deux ou trois ans supplémentaires, escomptant sans doute à la fois leur entraide mutuelle et des aides d’autres pays en Afrique ou ailleurs. On pense notamment à la Russie et aux déclarations récentes du ministre russe des Affaires étrangères. Ce dernier a ainsi affirmé sans rire que le groupe Wagner non seulement n’avait rien à voir avec l’État russe mais qu’il n’était au Mali que sur une «base commerciale». Curieux commerce en effet que celui de la guerre, contre les djihadistes certes mais, on l’a bien vu à Moura et dans d’autres endroits, contre les populations maliennes elles-mêmes. Et c’est sur cette même «base commerciale» que Wagner est également présent en Libye, en Centrafrique, en Syrie et sans doute ailleurs.

Un réveil tardif de l’ONU ?

On se souvient du piteux déplacement d’Antonio Guterres, le Secrétaire Général de l’ONU, à Moscou puis à Kiev et de l’humiliation que lui avait infligée Poutine en bombardant Kiev lors de son séjour. Peut-on estimer que l’affront a été lavé à travers la dernière résolution du Conseil de sécurité de l’ONU sur la guerre en Ukraine? On peut en douter tant le texte ne fait que réclamer un règlement pacifique du conflit. On comprend que même la Russie s’y soit ralliée. Dès lors qu’elle n’apparaissait plus comme le vilain agresseur, comment ne pas souscrire à des vœux de paix!

Le déplacement que Guterres vient d’effectuer en Afrique a-t-il été plus utile? Si la bonne volonté du Secrétaire Général semble toujours entière, on peut également en douter tant le Mali, le Burkina et le Togo ont tous trois rejeté son souhait de les voir mettre fin «dans les meilleurs délais» au régime de transition. Guterres s’est également exprimé à propos de la Minusma, les Casques Bleus présents au Mali, en laissant entendre que le pays s’effondrerait si elle disparaissait et en appelant à la constitution d’une «force africaine robuste» sous le mandat de l’ONU qui pourrait s’y substituer. Les échos de cette suggestion se font encore attendre. Quand un peu plus tard, à Niamey, il a plaidé fortement pour que le Niger renforce son armée, encourageant en ce sens le président nigérien, on a deviné qu’il pensait encore à cette «force africaine robuste». Mais il n’est pas absurde de penser que la «muraille» que le président nigérien veut ainsi ériger est peut-être d’abord destinée à protéger son propre pays. Livrant les juntes voisines à leur propre destin.

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