Des risques d’une démobilisation brutale de militaires en Guinée : l’exemple d’Haïti

Par Jean-Paul de Gaudemar, ancien recteur d’académie, ancien recteur de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF)

Votre édition numéro 443 fait état en Guinée de la mise à la retraite d’office d’un millier de militaires, évènement lui-même précédé par le renvoi de plusieurs hauts responsables militaires. Ces décisions ont été prises par le colonel Mamady Doumbouya, chef de la junte militaire qui s’est emparée du pouvoir après avoir déposé le président Alpha Condé, accusé de n’avoir pas respecté la Constitution limitant à deux le nombre de ses mandats possibles.

Comme le rapporte votre dépêche, la présentation qui en a été faite met habilement en avant le fait que ces valeureux soldats méritaient de bénéficier enfin de leur retraite, après avoir bien servi la patrie. Mais cette présentation ne saurait masquer la réalité des faits. Il s’agit évidemment d’une purge non négligeable au sein des forces armées guinéennes, probablement destinée à évincer les militaires soit trop proches de l’ex-président Alpha Condé, soit opposés pour d’autres raisons au coup de force du colonel Doumbouya.

Cette histoire n’est pas sans rappeler ce qui se produisit en Haïti en 1995 lorsqu’il fut décidé par le président Jean-Bertrand Aristide, sous forte pression américaine, de dissoudre les forces de police et les forces armées du pays.

Une décision étonnante et brutale

La décision fut à la fois étonnante et brutale. Étonnante parce que, jusqu’ici, et notamment pendant les périodes dictatoriales des Duvalier, père puis fils, l’armée avait toujours été un des piliers du système politique haïtien, n’hésitant jamais à réprimer fermement pour ne pas dire férocement toute forme d’opposition. Brutale car elle fut appliquée sans délai malgré les évidentes questions juridiques et constitutionnelles qu’elle ne manquait pas de soulever. De fait les questions de police et sécurité en Haïti devenaient désormais les attributs des seuls Américains avant qu’un peu plus tard les Nations-Unies ne reprennent la main avec la création de la MINUSTHA (Mission des Nations-Unies pour la stabilisation d’Haïti). C’est à cette mission spécifique que sont alors revenues les missions de police et de sécurité du pays.

Mais la brutalité de cette décision a eu pour effet de renvoyer chez eux des milliers de soldats sans régime transitoire particulier et donc d’accroître la précarité dans un pays déjà très pauvre et accablé par de nombreux phénomènes récurrents aussi bien sur le plan climatique que sanitaire, économique ou social. Une autre conséquence fut également le fait que de très nombreux soldats rentrèrent chez eux avec leurs armes et ne tardèrent pas à trouver d’autres moyens de les employer.

De très nombreux gangs

Beaucoup d’observateurs estiment ainsi que la résurgence puis le développement de très nombreux gangs dans le pays, notamment à Port-au-Prince et ses alentours, sont la conséquence directe de cette démobilisation hâtive et mal préparée. Peu à peu une nouvelle « industrie » ne tarda pas à se développer au côté des activités traditionnelles des gangs comme le trafic de drogues ou la contrebande, celle du « kidnapping » à grande échelle. Au début des années 2000, cette activité était déjà florissante et générait de gros revenus pour les gangs dont une grande partie était composée d’anciens policiers ou militaires. Les « tarifs » exigés pour remettre en liberté les personnes kidnappées étaient évalués en fonction de la situation de ces personnes.

Très vite les enlèvements ne portèrent plus seulement sur des Haïtiens plus ou moins fortunés mais également sur des étrangers, touristes (de moins en moins nombreux) ou professionnels de l’humanitaire ou de l’aide internationale. Au début des années 2000, on pouvait ainsi estimer le « prix » d’un Européen enlevé à au moins 20 000 dollars sinon davantage. Le terme d’ « industrie » n’était pas seulement une métaphore. En effet autour des rapts eux-mêmes se sont mis en place des chaînes d’intermédiaires spécialisés dans la négociation, des intervenants sur le plan juridique, avocats et autres, en un embryon de branche d’activités à nombreuses ramifications.

Impunité

La situation semble s’être encore compliquée en 1997 lorsque les Nations-Unies décidèrent d’arrêter les missions de la MINUSTHA. Le président Jovenel Moïse décida alors de recréer police, gendarmerie et forces armées mais une telle recréation nécessitant de longs délais sur tous les plans, dont la formation et le recrutement de ces nouvelles forces, la situation sécuritaire du pays s’en est trouvée encore aggravée. On a ainsi décompté plus de 631 enlèvements depuis le début de l’année 2021, contre « seulement » 230 l’année précédente. La conjugaison cette même année de la crise sanitaire, d’un nouveau tremblement de terre et d’une situation politique plus que jamais détériorée depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse, a évidemment encore accru l’impunité avec laquelle opèrent les gangs dont le nombre est désormais évalué à 95 par la presse.

Risque de nouvelles formes d’insécurité et de banditisme en Guinée

L’enlèvement spectaculaire il y a quelques semaines d’une quinzaine de missionnaires américains a témoigné de cette reprise accentuée des enlèvements et devrait entraîner de la part des autorités américaines des réactions appropriées, y compris peut-être dans l’accélération de la remise sur pied des forces haïtiennes, du moins dès que la situation politique aura pu être stabilisée. Ce qui ne saurait être immédiat. Comme par hasard, le chef du 400 Mawozo, le gang incriminé, est un ancien policier, dénommé Jeremy Chérizier et surnommé « Barbecue ». Tout un programme si l’on se souvient de la technique d’élimination utilisée par certains caïds de la drogue.

Cette histoire mérite sans nul doute d’être racontée en Guinée. Dans un État en difficulté sur de nombreux plans, politique, économique, social, sanitaire, il n’y aurait rien d’étonnant à ce que cette démobilisation massive de militaires ne débouche sur de nouvelles formes d’insécurité et de banditisme.

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