Diaspora et développement

Par Jean-Paul de Gaudemar, ancien recteur d’académie, ancien recteur de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF)

La Banque Mondiale a récemment fait état d’un accroissement important de plus de 7% par rapport à 2020, des sommes transférées des différentes diasporas vers leurs pays d’origine. Soit près de 590 milliards de dollars.

Cette information fait écho à un débat récurrent en matière de développement quant aux rôles des diasporas et aux bénéfices que leurs pays d’origine peuvent en tirer. Parmi les arguments invoqués pour relativiser la «fuite des cerveaux» et expliquer l’importance de certaines diasporas, notamment la diaspora africaine, on trouve la question de l’emploi. L’emploi «ordinaire» permettant de subvenir aux besoins de la famille restée au pays mais aussi l’emploi qualifié, en un double sens: d’une part les formations dans les pays d’origine ne seraient pas de qualité suffisante ou seraient inadaptées aux économies locales, d’autre part le maintien du lien avec le pays à travers différents réseaux permettrait de contribuer, malgré l’éloignement, à l’amélioration du capital humain et de la productivité du travail.

L’enjeu de ce commentaire n’est pas de débattre de la pertinence des différents arguments mais de suggérer le meilleur usage possible de ces flux financiers de transferts.

Un montant impressionnant et éloquent

Pas loin de 600 milliards de dollars en 2021, avant même la fin de l’année, le chiffrage est impressionnant, en progression comme en comparaison, puisque ce montant dépassera la somme des investissements directs étrangers et de l’aide publique au développement. Pour la seule Afrique, B. Gnimassoun (The Conversation, 17/11/2021) évalue à 3,5% du PIB du continent les flux financiers de la diaspora en 2019, à comparer à une aide publique au développement de seulement 2,2%. A cet égard, la reprise économique dans les pays de l’OCDE semble avoir dopé l’effort fait par la diaspora africaine, sans doute pour compenser le repli de l’année précédente. En même temps, il faut se souvenir de la forte accélération du nombre de personnes constituant cette diaspora africaine, qui a plus que doublé en trente ans pour atteindre aujourd’hui près de 14 millions. Comme par ailleurs le pourcentage qualifié de cette diaspora a encore davantage augmenté en ayant quadruplé pour atteindre plus de 5 millions, il est logique que les flux financiers transférés aient eux-mêmes fortement augmenté. Il est également intéressant de noter que ces montants restent relativement plus stables que ne peuvent l’être, au gré des conjonctures, l’aide publique ou l’investissement privé.

Aides aux familles ou investissement ?

Ces données brutes sur les flux financiers ne permettent pas toutefois d’apprécier clairement quelle est, en leur sein, la part destinée à simplement subvenir aux besoins des familles restées au pays ou la part consacrée à l’investissement. On peut certes considérer que la consommation familiale contribue à la bonne marche de l’économie locale mais elle ne peut être considérée comme un investissement direct. On peut y voir seulement une compensation d’un revenu insuffisant, permettant d’éviter dans certains pays une trop grande pauvreté. Elle est donc d’abord l’effet des insuffisances des États à offrir à leurs concitoyens des conditions de vie décentes. A cet égard la comparaison entre le montant de tels flux de transferts et l’aide publique au développement ou les investissements étrangers atteint très vite ses limites de signification, même si les ordres de grandeur sont intéressants en démontrant la relative faiblesse de cette aide publique ou de l’attractivité africaine en matière d’investissement. Inversement si l’on considère que la diaspora qualifiée représente environ 35% de la diaspora africaine, on peut grossièrement estimer, de manière relativement optimiste, que la part correspondante d’investissement ne peut représenter au mieux que 1% du PIB africain. Ce qui reste une part certes non négligeable mais relativement modeste.

Quelles priorités ?

Cet apport des diasporas en Afrique ou ailleurs peut-il être amélioré dans le sens d’un véritable développement et pas seulement pour compenser la pauvreté endémique locale ?
Comment le stimuler et quelles priorités lui donner ?

En premier lieu, à supposer que l’émigration d’une partie de la population trouve son origine dans l’insuffisante qualité ou dans l’inadaptation de la formation, la forte priorité qui en découle est celle de l’amélioration de cette qualité pour en faire un véritable levier de développement. Nul doute que le retour au pays des jeunes formés ailleurs, par exemple dans les pays de l’OCDE, y contribuerait puissamment. A condition toutefois que l’effort de leurs pays leur offre des conditions d’exercice plus favorables. On assiste en effet à un cercle vicieux selon lequel, faute de qualité de la formation, les jeunes qui le peuvent, sont incités à émigrer mais selon lequel en retour, les États ne sont pas incités à faire les efforts nécessaires dans ce domaine. Quant à l’inadaptation des formations, elle découle simplement du fait que beaucoup d’entre elles, surtout de niveau supérieur, tentent de reproduire celles adaptées à des économies «modernes» alors que leurs pays en sont encore en grande majorité au stade de l’économie informelle. La seule manière de renverser la situation serait un retour massif des populations qualifiées vers leur pays d’origine pour entreprendre une transformation, des formations comme de l’économie elle-même, encore difficile dans la situation actuelle, y compris par manque des mécanismes et cadres élémentaires destinés à faciliter la création d’entreprises sur le plan juridique, fiscal ou social.

L’enjeu majeur est ainsi la nécessité d’un investissement massif dans l’éducation, la recherche ou les cadres propices à la création d’entreprises, dans les pays eux-mêmes. On ne soulignera ainsi jamais assez l’insuffisance actuelle des structures de recherche africaines qui devrait devenir une priorité majeure de l’Union Africaine et de tous les États qui la composent. Que des jeunes, notamment, partent se former à l’étranger n’est pas un problème. Au contraire, même, cela peut accélérer les transitions. Mais, en revanche, un non-retour important peut en être un, malgré les importants flux financiers de transfert qu’il peut engendrer.

En ce sens, même si les diasporas acquièrent des qualifications à travers l’émigration, l’amélioration du capital humain ne pourra en bénéficier vraiment que si s’opère un retour suffisant vers le pays.

Préparation du retour ?

La vraie question posée aux diasporas est ainsi celle d’un retour suffisant de ces jeunes ou moins jeunes, nantis, grâce à l’émigration, de qualifications utiles leur permettant de participer à la création d’activités nouvelles et à la «formalisation» des économies locales.

Mais pour que ce retour s’opère dans de bonnes conditions, les États doivent fournir des efforts conséquents, qu’ils tirent leurs ressources de leur propre activité nationale, de l’aide publique, de l’investissement privé ou des transferts en provenance de la diaspora. Efforts d’amélioration des systèmes éducatifs par lesquels tout commence, développement des structures de recherche, mise en place des dispositifs sociaux, juridiques et fiscaux de la création d’entreprises. Sans ces efforts, les éléments les plus dynamiques des diasporas ne seront jamais incités à revenir dans leur pays d’origine. On pourrait ainsi suggérer que l’aide publique au développement soit exclusivement consacrée à de telles priorités et qu’il en soit de même de la part des flux financiers de transfert non exclusivement réservées à la subsistance familiale.

Une telle épargne ciblée devrait en outre être encouragée plus fortement qu’elle ne l’est aujourd’hui. Ainsi par exemple de la proposition faite dans l’article déjà cité de Blaise Gnimassoum, de créer des «Diasporas bonds», titres émis par les États pour encourager une telle épargne ciblée, sous réserve toutefois que cette épargne soit garantie par des institutions internationales, sous des formes comparables aux garanties en matière d’aide publique internationale.

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