Espoirs, désespoirs

Par Jean-Paul de Gaudemar, ancien recteur de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF)

La semaine qui vient de s’écouler a apporté, comme de coutume, son lot d’espoirs et de désespoirs. Espoir de l’Afrique d’être reconnue comme une puissance à part entière, espoir de voir l’insécurité alimentaire dans le monde se résoudre en partie, mais aussi désespoir de voir la lutte contre le dérèglement climatique reculer, les coups d’État se normaliser, l’école se déliter là où elle est le plus indispensable.

L’Afrique dans le club des Grands ?

Dans une tribune récente (Le Monde 23/07/22), Macky Sall, le président du Sénégal et président en titre de l’Union Africaine, plaide vigoureusement pour une entrée de l’Afrique dans le club fermé du G20. Il y fait valoir non seulement l’importance de la population africaine, 1,4 milliard d’habitants soit l’équivalent de la Chine ou de l’Inde mais aussi le dialogue renouvelé que cela imposerait aux plus importantes puissances du globe. Certes l’Afrique du Sud fait déjà partie du G20 mais son niveau de développement ne peut être comparé à ceux des 53 autres pays du continent. Certes, l’Union Africaine y est épisodiquement conviée, notamment lors du dernier regroupement où les effets de la guerre en Ukraine étaient à l’ordre du jour. Mais ces rencontres à éclipses ne sauraient suffire pour assurer un dialogue plus permanent entre pays développés et pays sous-développés. De même que la présence de l’Union Européenne assure, aux côtés de la France, de l’Allemagne ou de l’Italie, la présence des autres pays européens et de la diversité de leurs situations, de même la présence de l’Union africaine aux côtés de l’Afrique du Sud pourrait assurer ce nouveau niveau d’échange. On ne peut qu’approuver cette démarche allant dans le sens d’un rapprochement Nord-Sud, aussi minime et peut-être superficiel soit-il, au regard des formes nouvelles de la guerre froide dont l’Afrique, précisément, est un des grands enjeux.

« Une lueur d’espoir » ?

Un important traité vient d’être signé par les deux belligérants Ukraine et Russie. Il concerne le transport des céréales. Il est vital à plusieurs titres. Pour les économies des pays en guerre eux-mêmes, l’Ukraine au premier chef tant le pays a besoin de ressources malgré l’importante aide internationale. Mais tout autant pour les pays dépendants de cet apport alimentaire sans lesquels l’insécurité et la famine s’accentueront très vite. Cet accord est donc une bonne nouvelle, il constitue «une lueur d’espoir» comme l’a souligné le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres. Même si les conditions de sa signature, par la double entremise de l’ONU d’une part, de la Turquie d’autre part, ont été étranges. Mais le tandem de médiateurs semble cette fois avoir été efficace. On aurait aimé que l’Europe, continent où se situe le conflit, soit à l’origine de ce déblocage. Mais les ambiguïtés de sa position semblent l’avoir mise hors de course au profit d’un Erdogan, probablement ravi de l’occasion! Dommage pour l’Europe et ses leaders, mais l’essentiel est dans l’accord.

Si du moins il est respecté. Car l’encre de l’accord n’était pas plutôt sèche que des missiles russes bombardaient le port d’Odessa, au prétexte qu’il s’agissait d’objectifs militaires. De quoi confirmer une nouvelle fois la non-fiabilité de la parole russe! Au point qu’un officiel ukrainien se soit senti en droit d’affirmer que la Russie venait de «cracher au visage» du secrétaire général de l’ONU et du président de la Turquie.

Tout espoir n’est toutefois pas perdu mais le moins que l’on puisse dire, c’est que l’entreprise ne sera pas aisée tant les conditions de navigation aux abords des côtes de l’Ukraine sont dangereuses. Il y a peu de temps, tous les experts militaires occidentaux décommandaient une telle tentative. Et l’on s’interroge forcément sur la faisabilité de tels transits maritimes, sauf à ce que les navires céréaliers soient accompagnés sinon de forces navales du moins de pilotes ukrainiens connaissant parfaitement les zones. On devine la tension des équipages et des armateurs! Et les paris sont désormais ouverts quant à la durée et l’effectivité de l’accord!

Mais encore tant de risques de famine !

Si cet accord est respecté, il réjouira le monde entier et surtout ces millions de personnes déjà au-delà du seuil d’insécurité alimentaire. On pense au Nord du Kenya où la sécheresse a fait des ravages comme jamais, sans d’ailleurs que cette situation n’émeuve en quoi que ce soit les politiciens de Nairobi, pour qui la campagne pour l’élection présidentielle est un sujet autrement plus important que des milliers de personnes mourant de faim dans le nord du pays. On songe aussi à la Corne de l’Afrique où la malnutrition des enfants est telle que l’USAID y a décompté plus de 1000 enfants morts de cette cause. Au point de décider de consacrer un milliard de dollars supplémentaires à l’aide en ce domaine.

Mais on songe aussi à des populations très différentes dont le sort est également lié à la possibilité de voir arriver les céréales de l’est de l’Europe. En l’occurrence, les petits paysans d’Égypte dans le delta du Nil. Si le pays importe 60% de ses besoins en céréales, on oublie souvent que ces paysans fournissent les 40% restants dans une économie de proximité sans laquelle le pays ne trouverait pas sa stabilité alimentaire. Or le chamboulement du marché mondial des céréales a profondément perturbé les mécanismes de régulation interne propre à l’Égypte. Les coups de pouce apportés jusqu’ici par l’État pour aider ces petits producteurs à subsister et à maintenir leur production de céréales ont disparu, face à l’envolée des cours du marché et aux coûts accrus des importations. Ce «maillon vital» de la chaîne alimentaire en Égypte est ainsi menacé, les petits paysans concernés risquant, soit de disparaître et de venir grossir le prolétariat des villes, Le Caire en l’occurrence, soit de se reconvertir vers des cultures plus rentables. Le phénomène n’est certainement pas limité à l’Égypte et il est probable que cette perturbation du marché mondial des céréales née de la guerre en Ukraine ait des effets importants sur les structures agricoles de beaucoup d’autres pays à petite production céréalière comparable.

Après la guerre, que va-t-il rester des engagements de l’accord de Paris et des COP suivantes ?

L’autre aspect de la guerre en Ukraine, c’est la crise énergétique mondiale. Elle peut n’être que conjoncturelle, comme la crise céréalière. Mais si elle est durable, les solutions trouvées pour la surmonter ne pourront plus être assimilées à des exceptions provisoires. Cela ne laisse pas d’inquiéter quand on voit les pays européens revenir aux vieilles centrales à charbon. Il en est de même quand Greenpeace nous signale que la Chine, un des plus gros pollueurs de la planète, a programmé cette année la production de 300 millions de tonnes supplémentaires de charbon et approuvé la création de nouvelles centrales. La diminution de ce recours au charbon promise par le président Xi à partir de 2026 pourrait ainsi ne pas advenir. Il ne faut donc pas s’étonner, comme on l’a déjà souvent signalé dans des chroniques précédentes, que les pays africains soient eux-mêmes tentés de tirer le maximum de profits de leurs propres ressources fossiles. Greenpeace toujours, s’insurge ainsi contre la façon dont sont attribués les lots mis aux enchères pour la production de gaz et de pétrole en RDC. Les 30 blocs constitués pour l’occasion seraient en outre, au moins pour neuf d’entre eux, situés en zones forestières protégées en contradiction complète avec l’accord sur la protection des forêts signé lors de la COP 26.

Simple conjoncture ou régression durable?

Au Sahel, la normalisation ?

Alors que la rupture avec le Mali est désormais consommée, la France réorganise son dispositif militaire autour du Niger, point d’appui désormais confirmé dans la région. L’Union Européenne, tout aussi échaudée au Mali, vient d’en tirer la conséquence en accordant une dotation spécifique de 25 millions d’euros à l’armée nigérienne. Il n’est pas exclu non plus que la Minusma, paralysée dans ses mouvements et dont le porte-parole (français) vient d’être expulsé du Mali, ne soit également tentée de renoncer. Pour autant dans ce pays, la situation reste très tendue avec des attaques djihadistes désormais coordonnées contre plusieurs unités de l’armée et de leurs supplétifs russes du groupe Wagner. Lequel groupe vient de se voir accuser par le commandant français de la force Barkhane de «prédation». Le code minier a en effet été récemment modifié par les autorités maliennes de façon à permettre au groupe russe d’exploiter à son profit plusieurs gisements d’or. Il faut bien payer les mercenaires!

Pour autant, une certaine normalisation se met en place puisqu’après la Cédéao, la Banque Mondiale vient à son tour de lever ses sanctions en ré-autorisant l’attribution de crédits de programmes. Le tout sur la foi d’une promesse dont nul ne sait si elle sera tenue, celle d’une nouvelle loi et d’un nouveau calendrier électoral comportant une élection présidentielle en 2024. Après l’indignation politique face au coup d’État, les affaires reprennent. On souhaite au peuple malien d’en être le vrai bénéficiaire.

Cette chronique a souvent souligné à quel point l’école était souvent la première et grande victime de toutes les formes de grave instabilité politique et sécuritaire. La Guinée en fournit un exemple patent, au point que son propre ministère de l’éducation nationale reconnaît lui-même la «déliquescence» de son système éducatif. Elle se traduit en chiffres sans appel. Sur environ 100.000 candidats, 9% seulement ont été reçus au baccalauréat en 2022 contre 25% en 2021 et 44% en 2020. Il manquerait au pays plus de 20.000 enseignants pour assurer des conditions d’études correctes et la formation des enseignants serait entièrement à revoir. Le diagnostic, au moins, est lucide, dans l’enseignement de base comme dans l’enseignement supérieur. 

Mais en Guinée comme dans tant d’autres pays africains, quelles solutions vont être proposées pour relever un tel défi? La junte militaire saura-t-elle mieux que d’autres formes de gouvernement mettre au premier plan de ses priorités l’éducation, l’éducation et l’éducation, pour paraphraser Tony Blair? On peut en douter. Mais quel autre gouvernement africain, de la zone francophone notamment, saura faire la démonstration de sa capacité à y parvenir?

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