Faut-il repenser les organisations politiques internationales ?

Par Jean-Paul de Gaudemar, ancien recteur de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF)

Les Français ont donc voté, en reconduisant Emmanuel Macron à la tête de l’État. Il faut évidemment se réjouir qu’il soit ainsi évité à la France une politique de développement et d’aide internationale probablement réduite à peu de choses ou à des options contraires à la France des Lumières, voire tout simplement contraires à sa Constitution.

Mais pour autant, on doit attendre du chef de l’État, au mandat désormais renouvelé, de prendre davantage en considération ces questions si essentielles dans le domaine international. On a dit, dans une précédente tribune, toutes les frustrations ressenties par de nombreux acteurs devant une politique française encore en train de chercher sa voie entre néocolonialisme et vraie solidarité internationale. Notamment en Afrique.

On espère qu’il en sera autrement dans ce nouveau quinquennat, en suggérant qu’il serait particulièrement opportun de tenir enfin de véritables concertations sur ce sujet, à la manière dont ont pu se tenir de tels débats publics sur d’autres sujets cruciaux comme la santé, l’éducation ou d’autres grandes questions sociales.

Au-delà, ne peut-on considérer, à la lueur de la guerre en Ukraine et de ses conséquences dans le monde, que nous assistons en direct à une crise profonde des organisations politiques internationales nées de l’après deuxième guerre mondiale? Comme si elles s’avéraient déjà incapables de prévenir ce qui pourrait bien être une troisième guerre mondiale. Guerre froide déjà là, mais peut-on exclure aujourd’hui un embrasement plus général?

L’impuissance de l’ONU

On l’a déjà observé ces dernières semaines à travers l’usage par la Russie, voire par la Chine, de son droit de veto. Mais aussi par le fait que ces mêmes puissances sont suivies par un nombre important d’autres pays du fait de liens de forte dépendance sur différents plans. Il en est fini des dépendances exclusives. Tous les pays du monde ont appris les lois du marché et savent en jouer. Ce n’est pas non plus la première fois que des pays s’exonèrent des résolutions de l’ONU. Mais avec la guerre en Ukraine où, de fait, s’affrontent les grands blocs mondiaux que sont la Russie, l’Europe et les États-Unis, plus discrètement la Chine, l’ONU semble avoir atteint ses limites d’intervention. Elle ne semble plus pouvoir jouer aujourd’hui qu’un rôle d’observateur. De «crimes de guerre», de «défaillances humanitaires», de condamnations diverses émanant plutôt de ses organes subsidiaires que de son cœur politique. Le constat amer tiré ces derniers jours par la Haute Commissaire aux droits de l’Homme, Michelle Bachelet, selon lequel «le droit international humanitaire n’a pas seulement été ignoré mais carrément mis de côté» en témoigne. D’une façon peut-être éloquente au regard de ce que sont les rapports de force au sein de l’organisation, elle a aussi, à cette occasion, renvoyé dos à dos les deux belligérants en leur demandant de rappeler à leurs troupes respectives la nécessité de se conformer à ces règles internationales. Même si ces règles doivent être observées par tous, on aurait sans doute attendu de l’ONU une certaine distinction entre agresseur et agressé!

Mais il y a aussi des situations où l’ONU n’arrive même plus à accéder à des théâtres d’éventuelles atrocités. C’est ce qui semble se passer au Mali où les observateurs internationaux n’arrivent pas à accéder à Moura, lieu de probables graves crimes de guerre. Au Mali encore, où la question du «charnier» de Gossi exacerbe également une nouvelle polémique entre la France et la Russie. Faut-il se satisfaire de cette impuissance de plus en plus criante? Donner désormais la primauté aux pactes militaires plutôt qu’aux pactes politiques?

Il en serait alors fini de la paix mondiale.

Les limites de l’OMS

On apprend avec une certaine surprise que les États-Unis convoquent un Sommet mondial sur la pandémie Covid le 12 mai prochain. Un sommet dans une configuration originale où sont conviés les représentants de grands blocs internationaux, l’Allemagne au titre du G7, l’Indonésie au titre du G20, le Sénégal au titre de l’Union Africaine, le Belize au titre du CARICOM (Caraïbes). La surprise vient de ce qu’une telle réunion ne soit pas à l’initiative de l’OMS, pourtant pleinement habilitée à l’organiser. Mais ne peut-on penser que derrière une telle réunion, les États-Unis veulent éviter des blocages politiques provenant notamment de la Russie ou de la Chine? Car la Covid est aussi un autre théâtre de conflit, celui des vaccins et la guerre d’influence qui s’y joue. Peut-être les déclarations courageuses du Directeur général de l’OMS, le Dr Tedros, dénonçant les discriminations faites dans le sort réservé aux réfugiés, ont-elles aussi irrité certains pays?

Mais là aussi la question se pose. Entre-t-on dans une ère de méfiance généralisée vis-à-vis de telles organisations dès lors que leur objet premier, la paix pour l’ONU, la santé pour l’OMS, entre en conflit majeur avec les intérêts politiques et économiques des plus grandes puissances? Ne voit-on pas aujourd’hui, même la Croix-Rouge suspectée par l’Ukraine d’être «complice» de la Russie?

Le silence de la Francophonie

Autre organisation internationale qui semble avoir atteint ses limites, la Francophonie officielle, incarnée par l’Organisation Internationale de la Francophonie, son organe politique. A-t-elle disparu en cette période si délicate d’une guerre en Europe, de conflits s’exacerbant un peu partout dans le monde, de chocs croissants entre les quatre grands blocs, Russie, Chine, États-Unis, Europe? On pourrait le croire tant sa voix est inaudible, ou plutôt tant elle peine à s’exprimer, tant pèse sur elle ses propres contradictions. De nombreux observateurs s’étaient émus il y a plusieurs semaines du pesant silence de l’OIF à propos de l’Ukraine, pourtant membre observateur de son assemblée, face à l’attaque d’une Russie, elle sans attaches avec la francophonie. On avait du mal à comprendre pourquoi cette organisation revendiquant si haut et si souvent ses valeurs démocratiques, brusquement se taisait. Mais c’était oublier la réalité d’une organisation traversée par de multiples conflits, plus préoccupée de son grossissement administratif que de la pertinence politique de son action. La part croissante que prend son fonctionnement dans son budget au détriment de ses actions en est malheureusement un indicateur. Mais on doit aussi se demander s’il ne s’agit pas plus profondément de la crise d’un modèle qui n’a plus de sens aujourd’hui, tant les valeurs censées le fonder soit sont partagées par bien d’autres soit ne sont pas respectées quand l’occasion l’implique. On est pourtant là à une plus petite échelle, sans la présence de trois grandes puissances États-Unis, Chine, Russie, susceptibles de peser lourdement sur les débats. Mais même là, les contradictions abondent sur de multiples sujets face auxquels le consensus de mise ne peut plus être mis en œuvre. En quoi cette OIF, se plaisant parfois à se décrire comme une «petite ONU» se différencie-t-elle de son aînée, alors qu’elle témoigne de la même impuissance?

L’élection présidentielle française était le point de départ de cette chronique, pour suggérer la nécessité de repenser profondément la politique internationale d’aide et de développement de la France. Mais au-delà, on peut aussi espérer que la France contribue, avec l’appui de l’Europe et de tous ses alliés potentiels, à lancer cette réflexion sur des organisations internationales désormais inadaptées à leur siècle. Avant qu’elles ne se délitent elles-mêmes.

Deux bonnes nouvelles malgré tout

Terminons tout de même cette chronique un peu assombrie par la situation internationale par deux bonnes nouvelles. Le groupe pharmaceutique britannique GSK a tiré des conclusions positives du lancement expérimental au Malawi de son vaccin contre le paludisme appliqué aux enfants. L’OMS nous annonce ainsi qu’un million d’enfants africains au Kenya, au Ghana et au Malawi ont reçu au moins une dose de vaccin. Quand on rappelle qu’en 2020, 80% des décès dus à la malaria concernait des enfants de moins de cinq ans, on ne peut que se réjouir de ce progrès, dont on souhaite qu’il puisse rapidement être appliqué aux autres pays africains, dont les francophones.

Autre bonne nouvelle dans un tout autre genre: le projet de création d’une usine de batteries électriques en RDC. Cette fois, on ne se contentera plus seulement de piller le cobalt, le cuivre ou le lithium dont regorge ce pays mais on prévoit d’y créer, à travers cette usine, un début d’industrie sur place. Que ce soit l’université de Lubumbashi, membre de l’Agence Universitaire de la Francophonie, qui ait été chargée de la responsabilité du laboratoire par lequel sera initiée cette usine constitue un autre motif de satisfaction, celui d’un lien concret entre une université et son territoire, entre un laboratoire et des emplois futurs.

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