Investissement inégal, faim et bruits de bottes

Par Jean-Paul de Gaudemar, ancien recteur de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF)

Le gouvernement français s’est récemment félicité du bilan 2020 des investissements internationaux en France en déclarant que le pays restait le plus attractif d’Europe. Il est intéressant de comparer ce bilan et les précisions qu’il apporte avec celui tout récemment établi par la CNUCED en 2020 et 2021 pour l’ensemble des investissements étrangers dans le monde, tel que le rapporte Le Journal du Développement n°452. Et toujours la faim et les bruits de bottes en Afrique!

L’investissement plus que jamais inégal

Côté France, à la suite de l’étude EY publiée au mois de juin 2021, comme du bilan plus officiel de Business France, on s’est réjoui d’une certaine reprise des investissements étrangers, le gouvernement ne manquant pas d’y voir le signe de la pertinence de sa politique économique. En matière d’emplois prévus notamment, il est certes fait état d’une baisse de 13% par rapport à 2019, ce qui peut s’expliquer par la chute d’activité liée à la pandémie, mais aussi d’un accroissement de 14% par rapport à 2018, à l’évidence une année moins exceptionnelle que 2019, alors même que la pandémie n’existait pas. De même, la France s’est félicitée que cette même année 2020 les décisions d’investissements aient moins baissé (-17%) qu’au niveau mondial (-33%) ou au niveau européen (-19%). Enfin la France s’est réjouie de voir que cette relative reprise concernait autant les sites de production que la recherche-développement, et que la part des secteurs stratégiques comme la santé ou la transition écologique y occupaient une place importante.

Tout autre apparaît le tableau dressé par la CNUCED. On y lit qu’après la chute due à la crise sanitaire en 2020 les investissements étrangers directs ont rebondi de 77% en 2021 à 1650 milliards de dollars et y ont dépassé les niveaux d’avant-pandémie. Mais le plus intéressant est ce que ce rapport fait apparaître des distorsions internationales, à la fois sur le plan du volume et sur un plan plus qualitatif. Ce sont les économies développées qui connaissent le plus fort rebond, estimé par les économistes de la CNUCED à 777 milliards de dollars soit trois fois le niveau de 2020. Ce dernier niveau était exceptionnellement bas du fait de la pandémie. Mais au sein des pays développés, le contraste est au moins aussi grand entre par exemple les États-Unis où la hausse a été de 114% à 323 milliards et l’Europe où elle n’a été que de 8% et n’a pas permis d’atteindre les niveaux d’avant-crise.
Quant aux pays en développement, certes le rebond a été de 30% mais surtout vers l’Asie, l’Amérique latine et les Caraïbes, et délaissant en grande partie l’Afrique. Dans les pays les moins développés en effet, non seulement les investissements n’ont pas rejoint les niveaux d’avant-pandémie mais ils manifestent une régression marquée pour les capacités de production et les objectifs de développement durable. La chute y a été de 17%, poursuivant la baisse déjà enregistrée en 2020 (30%).

On ne connaît pas encore les données affinées pour la France en 2021. Mais on peut induire du rapport de la CNUCED que le rebond devrait se poursuivre par rapport à 2020 mais très probablement à un degré bien moindre que ce qui a été affiché pour les États-Unis ou la Chine, même si l’on considère que la France reste un des pays les plus attractifs d’Europe.
Mais inversement, on voit à quel point le rebond d’investissement se manifeste de manière inégale, en défaveur des économies les moins avancées. En période de crise, il est clair que les investissements, détestant le risque, ne se dirigent pas spontanément vers les pays les moins développées. Et quand le risque pays se surajoute au risque propre à la nature de l’investissement, capacité de production ou développement durable, le résultat est immédiat: l’inégalité en matière d’investissement s’accroît, le fossé en matière de développement s’élargit.

Investissement moindre, faim toujours

Conséquence de cet élargissement du fossé, la faim sévit toujours. Plus que jamais dans la Corne de l’Afrique, plus particulièrement au Tigré. Le porte-parole du Bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU a donné des chiffres effrayants. 800.000 personnes auraient besoin chaque semaine d’être secourues sur le plan alimentaire et sanitaire. Avec le conflit, les conditions météorologiques et les énormes pénuries de carburant rendant les transferts de l’aide aléatoires sinon impossibles, en cette première semaine de janvier 2021, ce sont seulement un peu plus de 10.000 personnes qui ont pu être secourues. Plus de cinq millions de personnes soit 90% de la population du Tigré a besoin de cette aide alimentaire, peut-être même davantage si l’on ajoute les réfugiés érythréens dans les camps. Mais l’ONU estime que seuls 10% d’entre elles pourront en bénéficier. Et quand le CICR fait état d’une pénurie de matériel médical effrayante conduisant les médecins du Tigré à désinfecter les plaies avec du sel, à réutiliser du matériel chirurgical usagé ou à ne plus fournir de médicaments de routine, on devine le drame humanitaire qui se prépare au Tigré et dans une bonne partie de la Corne.

Alors, quand on lit que la FAO cherche aujourd’hui 138 millions de dollars, pour contribuer en partie à résorber l’insécurité alimentaire de la Corne de l’Afrique, on se dit qu’une infime partie des centaines de milliards de dollars consacrés aux investissements étrangers y serait particulièrement bien venue, surtout si elle était consacrée à doter ces pays de capacités de production agricoles et alimentaires innovantes!

Bruits de bottes encore au Sahel

Certes, la Guinée vient d’effectuer un premier pas en mettant en place son Conseil National de Transition, censé préparer l’élaboration d’un plan de retour à un gouvernement civil. Mais pour autant rien ne semble presser la junte militaire au pouvoir depuis l’arrestation d’Alpha Condé, malgré les sanctions de la Cédéao. Rien n’indique qu’il en ira différemment qu’au Mali, d’autant que les Russes et les Chinois avec lesquels la Guinée a toujours eu de bonnes relations pourront veiller au grain et atténuer de telles pressions.

Au Mali et en Centrafrique, ce sont les bottes russes qui se font de plus en plus entendre.
Mais c’est maintenant au tour du Burkina d’entrer dans la danse des juntes, avec ses propres bottes, pour l’instant. On le pressentait avec l’arrestation (préventive?) de quelques officiers puis des mutineries et maintenant l’arrestation du président Kaboré. Comme à chaque fois, c’est l’incapacité gouvernementale à faire face aux attaques djihadistes qui est en cause, sur fond d’une impopularité plus large directement liée à tous les vices des systèmes mis en place. Les groupes armés islamistes en font leur miel, si l’on peut dire, en prospérant sur cette impopularité et en trouvant des interlocuteurs parfois plus conciliants chez les militaires.

Jusqu’où va s’étendre ce conflit et ses conséquences politiques en termes de coups d’État militaires? Difficile à dire mais dans ce Sahel aujourd’hui profondément perturbé, on peut craindre pour des pays voisins tout aussi fragilisés comme le Niger, le Nigéria, voire la Côte d’Ivoire.

A l’évidence, ce scénario n’a rien d’improbable.

Terminons toutefois par une des rares bonnes nouvelles de la semaine. Le gouvernement béninois vient en effet de décider de consacrer 235 millions d’euros dans les cinq prochaines années à améliorer la restauration scolaire dans les zones rurales, arguant que les performances des élèves et leur assiduité étaient meilleures quand ils disposaient de cantines. Dans nos pays riches, cela peut apparaître comme une banalité ou une évidence. Mais au Bénin, cela signifie d’une part que certains enfants pourront ainsi faire au moins un vrai repas quelquefois par semaine, et d’autre part que le pays accentue son effort en matière de politique éducative. C’est donc une double bonne nouvelle!

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