La faim du monde ?

Par Jean-Paul de Gaudemar, ancien recteur de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF)

Etrange sentiment au terme de ce premier tour des élections législatives françaises. Celui d’une France hors-sol, comme sortie de sa planète-monde sous l’effet de préoccupations si aveuglément égoïstes, comme ignorantes des guerres – même celle en Ukraine déjà oubliée! – de la crise énergétique et de celle des céréales, de la famine qui guette partout – ah mais le pouvoir d’achat! – . Maladie de pays riche, ne peut-on s’empêcher de penser, même sans ignorer l’aggravation de nos inégalités ni une certaine pauvreté relative qui gagne notre pays. Mais comment ne pas continuer à espérer que la France retrouve son sens de l’altérité et de la solidarité internationale?

Les famines guettent partout

Chaque semaine, le tableau des famines redoutées se précise. Antonio Guterres, le secrétaire général de l’ONU, a même évoqué le «chaos» économique et social qui se profile un peu partout. En Afrique bien sûr, tant la dépendance vis-à-vis des céréales en provenance de l’Europe de l’Est y est grande, mais aussi tant d’autres raisons s’y rajoutent! La pauvreté structurelle, les conflits incessants, les aléas climatiques, notamment cette sécheresse inconnue depuis 40 ans qui frappe aujourd’hui la Somalie. C’est une véritable «course contre la montre» contre la famine qui est ici engagée. 7,4 millions de personnes pourraient être concernées soit près d’un habitant sur deux. En un an, le pays a perdu 3 millions de têtes de bétail, de faim, de soif ou de maladies. Dans toute la Corne de l’Afrique mais aussi dans une grande partie de l’Afrique de l’Est comme au Kenya ou en Ouganda, l’Unicef en vient à redouter «une explosion de décès d’enfants». Près de deux millions d’enfants y seraient en danger. Mais l’Afrique n’est pas seule en cause. Au Sri Lanka la situation du pays paraît désespérée. A la faillite d’un État incapable d’honorer sa dette s’ajoute une situation «d’urgence humanitaire» pour laquelle l’ONU vient de débloquer 47 millions de dollars pour tenter de venir au secours de ce petit pays de 22 millions d’habitants dont un enfant sur six de moins de cinq ans est en état de malnutrition. L’Amérique Latine ne paraît pas mieux lotie, ni certaines parties des Caraïbes comme Haïti. Plus de 86 millions de personnes du sud du continent soit 10% de plus que l’an dernier y seraient en état d’insécurité alimentaire. Pour le seul Brésil, ce seraient 33 millions de personnes concernées.

Le tableau est sombre et l’on comprend que Macky Sall, le président sénégalais, président en titre de l’Union Africaine, s’en soit alarmé en allant rendre visite à Poutine à Sotchi. Force est de constater qu’il n’en a rien tiré, pas plus que le président français malgré ses nombreux échanges téléphoniques avec le chef du Kremlin. Pas plus de succès pour la tentative de médiation turque, Moscou ne cessant de renvoyer la balle vers Kiev.

Qu’une grande partie des Français s’inquiètent pour leur pouvoir d’achat peut paraître logique dans la situation actuelle mais on aimerait tant que la France soit ici digne de sa réputation universaliste et ouvre davantage les yeux sur les vrais pays de famine.

Exodes de guerre

Ce sont maintenant cinq millions de réfugiés ukrainiens qui sont installés plus ou moins durablement dans les différents pays européens. Les dernières statistiques de l’ONU confirment un chiffre déjà avancé le premier mois de la guerre: 90% sont des femmes et des enfants, les hommes, volontaires ou pas, étant requis pour faire la guerre. A ces cinq millions s’ajoutent 2,3 millions de personnes parties puis revenues, au moins pour un temps, dans les régions les moins touchées. Mais les personnes déplacées des zones de conflit représentent encore huit millions de gens. C’est dire le traumatisme démographique du pays puisque sur une population initiale de près de 45 millions d’habitants, plus du tiers a changé de résidence ces derniers mois! Quant à la répartition en Europe de l’accueil des réfugiés, le tableau qui se dessine désormais montre que la densité y diminue au fur et à mesure que l’on s’éloigne de l’Ukraine. Mais là encore, la France n’apparaît pas sous son meilleur jour en termes d’hospitalité. Elle n’accueillerait qu’environ 100.000 réfugiés contre 780.000 en Allemagne. Même l’Espagne fait mieux avec 118.000 accueils! Égoïsme national encore?

Mais le mot le plus dur formulé ces derniers jours l’a été par le Haut-Commissariat aux réfugiés, en soulignant à quel point la situation des déplacés et réfugiés en Afrique de l’Ouest était totalement éclipsée par la situation en Ukraine. 7,4 déplacés pour cette seule partie du continent soit presque autant qu’en Ukraine et 4,7 millions pour les seuls États centraux du Sahel. Qu’en voient pour autant les États européens? On se le demande. Et que l’on aurait aimé que le milliard et demi de dollars que la Banque Mondiale vient de rajouter aux dotations de l’Ukraine ait trouvé son équivalent pour le Sahel!

Pourtant tous les germes de nouvelles vagues migratoires sont déjà là, dans cette déstabilisation de tant de populations africaines, dont beaucoup de francophones.

Côté anglophone, la situation n’est pas meilleure, d’autant que le Royaume-Uni persiste à vouloir mettre en œuvre son accord scélérat avec le Rwanda pour le transfert des réfugiés clandestins arrivés sur le sol britannique mais rejetés du pays. Ce même Rwanda, objet de la vindicte de 23 ONG, ayant décidé de faire pression sur le Commonwealth pour obtenir de lui la libération de nombreux opposants. Ce pays voudrait-il se doter d’une vocation carcérale?

Le feuilleton sahélien se poursuit

Le feuilleton sahélien se poursuit sans trêve. Il ne cesse même de s’aggraver. Quand la Côte d’Ivoire fait officiellement état de l’arrestation de trente trafiquants de drogue et d’une saisie de deux tonnes de cannabis, on voit la nouvelle trajectoire qui se dessine vers le Sahel et les ressources financières correspondantes pour les combattants djihadistes. Il y a peu, leur canal d’alimentation passait principalement par la Libye et l’Algérie. Une autre voie est désormais ouverte, directement depuis le golfe de Guinée, avec l’appui probable de la piraterie bien installée dans le delta du Niger. Rien de surprenant en conséquence que la contamination gagne aujourd’hui de plus en plus fréquemment le Nord de tous les pays riverains du golfe, Côte d’Ivoire, Togo, Ghana, Bénin, opérant ainsi la jonction avec le Nigéria et l’Afrique centrale.

Au Mali, on pourrait penser que la junte vient de faire un pas en direction de la Cédéao. Un décret récent vient en effet de fixer à deux ans le délai nécessaire pour mettre fin à la transition, soit d’ici mars 2024 et donc trois ans après le coup d’État. En conséquence, une nouvelle commission nationale vient d’être mise en place pour préparer une nouvelle Constitution. La Cédéao avait fini par accepter un délai de seize mois. La négociation continue donc, mais à ce rythme, il est vraisemblable que la Cédéao réintègrera la brebis égarée sans tarder. Il en sera probablement de même pour le Burkina et la Guinée tant la Cédéao, déjà très faible, n’a rien à gagner à se déchirer, surtout face aux considérables luttes d’influences en cours sur le continent. Il n’est d’ailleurs pas impossible que la Russie joue de son aura grandissante dans cette zone pour inciter l’organisation sous-régionale à se montrer plus conciliante. 

Mais la situation sur le terrain paraît de moins en moins bien maîtrisée. On apprend ainsi que le grand axe routier au centre du Mali, la route nationale 16, est bloqué par les groupes djihadistes près de Boni. Plus généralement, l’endogénéisation des groupes islamistes conduit les troupes gouvernementales et leurs alliés russes à ne plus faire grande distinction entre civils et groupes armés.

Au Burkina, c’est une manifestation inédite qui s’est déroulée dans la province de Komplenga à Pama dans l’est du pays. Elle visait à dénoncer «l’abandon» par l’État de la région. On ne saurait mieux dire à quel point ces populations doivent se sentir délaissées par la junte face à une situation sécuritaire de plus en plus dégradée.

Autour du Lac Tchad, il est également fait état de lourds combats. Officiellement 800 djihadistes auraient été «neutralisés», dans le même temps où de nombreux opposants sont emprisonnés et condamnés. Quant au Cameroun, le conflit avec la minorité anglophone semble se durcir avec des morts de nombreux civils, un hôpital incendié et peu de perspectives de résolution des problèmes.

On le voit, le feuilleton est ici fait de sang et de fureur, mais aussi de corruption structurelle et d’impuissance politique. De tous côtés. États africains comme grandes puissances. Comme s’il n’y avait pas d’alternative à cette néo-colonisation rampante sous de multiples formes. Pourtant il y en a. Mais elles passent par une redéfinition complète des politiques de développement et de coopération internationale, des pays africains eux-mêmes comme de tous les pays qui pour une raison ou une autre y œuvrent. Le procès récemment intenté au Cameroun par plusieurs syndicats de différents pays et diverses ONG contre Bolloré et ses plantations d’huile de palme de la Socapalm, vient d’être tranché positivement par la Cour d’appel de Versailles, inaugurant ainsi une nouvelle forme de combat juridique et social. Et une forme originale de nouvelle coopération internationale qui pourrait faire des émules. 

De quoi garder espoir? Au moins pour que la faim du monde ne signifie pas sa fin!

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