La faim n’épuise pas les grandes manoeuvres en Afrique

Par Jean-Paul de Gaudemar, ancien recteur de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF)

Il fut un temps en Europe, au XIXe siècle notamment, où le riche se reconnaissait à son embonpoint. Puis, les décennies passant, le riche s’est mis à une hygiène alimentaire plus saine et est devenu plus svelte, plus sportif. A l’inverse, l’embonpoint lié à la mauvaise hygiène alimentaire a, dès lors, caractérisé plutôt les pauvres des pays riches, si l’on considère par exemple en France l’obésité dans les cours d’école et de collèges des quartiers socialement les plus difficiles. Quant aux pauvres des pays pauvres, la faim les tenaille plus que jamais.

La faim plus que jamais

Plusieurs rubriques du Journal du Développement #449 montrent que ce modèle resurgit au XXIe siècle avec le rapport de l’ONUFAO sur la santé dans le monde arabe et en Afrique. Sur fond de graves autres carences sociales, il est rapporté que, dans le monde arabe, 69 millions de personnes souffrent de malnutrition (soit un accroissement de plus de 90% en 20 ans) et qu’un tiers des 420 millions d’habitants ne disposent pas d’une alimentation adaptée. La Somalie et le Yémen, tous deux en proie à de graves conflits, s’y taillent la plus mauvaise part, 60% de sa population pour l’une, 45% pour l’autre. L’obésité y est considérablement plus importante qu’ailleurs (29% contre 13% en moyenne mondiale) mais encore davantage dans les pays riches, ceux du Golfe, avec le Koweït culminant à plus de 37%, en un retour étonnant au modèle du XIXe siècle!

Le même rapport consacré à l’Afrique montre une détérioration comparable, accentuée en 2020 par la Covid, les tensions croissantes entre ou au sein des pays et la crise climatique.

La sous-alimentation a ainsi progressé de 50% en six ans atteignant plus de 280 millions d’habitants. L’Afrique francophone s’y taille hélas une part importante, 75 millions en Afrique de l’Ouest, 57 millions en Afrique centrale, et 17 millions en Afrique du Nord, soit près de 150 millions. De quoi suggérer que la somme des maux qui touchent aujourd’hui l’Afrique, conflits divers, lutte contre le terrorisme, Covid, urgences climatiques, la mettent plus que jamais en danger sur de nombreux plans. J’avais déjà attiré l’attention dans une précédente rubrique sur ce qu’il en était pour l’école mais on voit que même sur le plan le plus élémentaire, celui de l’alimentation, la situation est également très grave.

La Russie veut sa place en Afrique

D’autant que dans la même période, les conflits d’influence ne cessent de croître.

Outre mes commentaires dans des rubriques précédentes sur les conflits potentiels entre Chine et UE, on voit la Russie prendre une part de plus en plus importante à ces luttes d’influence. Ainsi quand le Niger, pays hautement menacé, soutenu par l’Irlande et parrainé par 113 pays sur 193, propose à l’ONU une résolution liant climat et sécurité, la Russie met son veto au Conseil de Sécurité, au prétexte qu’il n’y aurait aucune «évidence» à ce lien. Pourtant, on peut facilement arguer qu’à l’inverse, le changement climatique et ses conséquences sur les récoltes, l’accès à l’eau, ou les dommages subis par les populations contribuent à jouer en faveur des groupes armés opérant dans les différents pays. Même si comme le déclare le secrétaire général des Nations Unies, Antonio Guterres, le climat n’est pas seul en cause, il est évidemment un «facteur aggravant» l’insécurité.

Cette même Russie est pourtant également en première ligne dans les tensions au Sahel. En témoignent les sanctions prises récemment par l’UE contre le groupe paramilitaire Wagner pour «ses actions de déstabilisation» concernant non seulement l’Ukraine mais aussi plusieurs pays d’Afrique, notamment le Mali et la Centrafrique. Dans ce dernier pays, la «protection» russe est déjà bien engagée. Dans le même temps où l’Europe suspend son programme de formation de l’armée, le porte-parole de la présidence souligne l’effort de leur allié russe pour «ramener la paix et la sécurité en Centrafrique» et permettre à son pays de disposer de «soldats aguerris». Quant au Mali, face au redéploiement des forces françaises vers d’autres fronts, s’esquissent de nouveaux scénarios pour la junte au pouvoir. Notamment confirmer la présence russe à travers le groupe Wagner, ou renforcer la MINUSMA par des troupes de pays proches composant le G5 (ainsi du contingent supplémentaire de 1000 hommes venus du Tchad). Mais la tendance chez les pays occidentaux semble bien néanmoins à un retrait, (circonstanciel ou plus définitif?), du soutien au Mali. Ainsi des réflexions en cours par le nouveau gouvernement de Berlin, alors que 1500 soldats allemands y opèrent. Ou de la nouvelle mise en garde du secrétaire d’État américain Antony Blinken, à nouveau contre l’intervention du groupe Wagner.

On comprend que dans un tel contexte, le président français ait décidé d’annuler son déplacement au Mali. Même si la crise Covid a servi de prétexte à cette annulation, il est clair que la raison en est toute autre. Le Mali apparaît aujourd’hui comme l’épicentre de plusieurs conflits. Le président français voulait s’y rendre en compagnie des présidents en exercice de la Cédéao et du G5 Sahel, à l’évidence pour forcer la junte à renoncer au plus vite à son maintien au pouvoir et à résister à l’influence russe. Deux sujets se heurtant aujourd’hui au refus des autorités maliennes. Plus largement la Cédéao elle-même paraît en difficulté pour obtenir de ses membres le respect de leurs façades démocratiques. Lors de leur récent Sommet à Abuja le mois dernier, les chefs d’État ont réclamé aux juntes militaires du Mali comme de la Guinée, d’afficher au plus vite un calendrier électoral rendant le pouvoir aux civils, demande déjà faite par l’UE, l’UA ou les États-Unis. Il faut souhaiter que cette large pression ait des effets, d’autant que ni le Niger, ni le Burkina ne sont à l’abri des risques qu’ont connus leurs voisins, si l’on en juge notamment par la tentative dans ce dernier pays de mettre en place un nouveau gouvernement sous l’égide de Lassina Zerbo pour mieux faire face à la violence djihadiste.

Et la Turquie aussi

Et pendant ce temps, voici que la Turquie tente aussi de tisser sa toile en Afrique. Avec deux arguments non sans importance, la religion musulmane partagée dans de très nombreux pays et l’absence de tout passé colonial, du moins en Afrique subsaharienne. Lors d’un Sommet de seize chefs d’État et de plus d’une centaine de ministres africains reçu à Ankara récemment, Sommet lui-même précédé quelques mois plus tôt par un Forum économique et commercial, le président turc a signé avec ses homologues un mémorandum d’accord pour les cinq ans à venir touchant à peu près à tous les domaines de développement. L’arme diplomatique (par l’ouverture de nouvelles ambassades) et l’arme sanitaire (larges promesses de dons de vaccins turcs) ont renforcé le pouvoir de séduction du président Erdogan pour un volume d’échanges envisagé à terme de 75 milliards de dollars (contre une trentaine en 2021 mais avec un quintuplement en 20 ans).

La nouvelle scène africaine

UE, USA, Chine, Russie, Turquie, la nouvelle scène africaine s’esquisse peu à peu, bien loin des anciens empires coloniaux et de leurs chasses longtemps gardées sur tous les plans, économiques, sociaux ou culturels. On ne peut que souhaiter aux États africains de s’en emparer au profit des solutions dont leurs peuples ont besoin plutôt qu’à la prospérité de leurs élites dirigeantes. Et souhaiter à la France de savoir en tirer toutes les conséquences de manière réaliste et pragmatique.

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