La guerre ou le développement ?

Par Jean-Paul de Gaudemar, ancien recteur de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF)

La considération dans laquelle Poutine tient l’ONU pourrait se résumer avec le bombardement que vient de subir Kiev, au moment même où son Secrétaire Général Antonio Guterres qui venait de quitter Moscou, y tenait une conférence de presse en compagnie du président Zelensky. Le message ne peut pas être plus clair. Non seulement l’ONU ne fait pas peur à l’autocrate russe, même quand son Secrétaire Général en est réduit à lui demander sa «coopération» avec la Cour Pénale Internationale, mais son soutien majoritaire à l’Ukraine lui prouve bien à quel point elle est désormais inféodée à l’Occident. Double message donc: déclaration de guerre à l’Occident et constat de l’impuissance de l’ONU elle-même.

Des politiques de développement centrées sur l’effort de guerre… ?

Qui pourrait démentir le sentiment qu’aujourd’hui le développement pourrait se confondre avec l’effort de guerre? Certainement pas l’un des quarante États réunis à l’initiative des États-Unis sur une de leurs bases militaires à Ramstein en Allemagne pour «aider à renforcer l’arsenal de la défense ukrainienne». Comprendre défense et attaque, comme dans toute guerre. La «Facilité Européenne pour la Paix» va y contribuer. La France en fait partie et apportera son écot à ce fonds, qui, en un de ces paradoxes admirables du langage guerrier, permet de fournir de l’équipement létal. Si l’on ajoute à cela, la coalition de soixante pays que viennent aussi de lancer les États-Unis pour un Internet «ouvert et libre», volet cyber de la lutte contre les blocs russe et chinois, la conclusion tombe d’elle-même. Et en face, la mobilisation semble parallèle. La Russie ne se contente pas d’agresser l’Ukraine, elle arme aussi plusieurs pays d’Afrique, entre autres. Quant à la Chine, elle ne cesse pas non plus de renforcer son potentiel militaire, attendant sans doute une opportunité pour le déployer. Le multilatéralisme s’efface en cette période au profit de l’hégémonie des grands blocs de la nouvelle guerre froide. Comment ne pas penser que les politiques de développement à l’échelle internationale vont en être durablement influencées?

… et sur son triste corrélat, l’humanitaire ?

La conséquence première de cette situation internationale est de donner le sentiment que, du coup, en corrélat obligé de la guerre, l’humanitaire l’emporte aussi désormais sur les formes plus positives de développement. Pandémie comme conflits incessants, y compris désormais sur le sol européen, avec de lourdes conséquences économiques, en apparaissent comme les causes principales. On ne peut que le regretter au moment où les enjeux climatiques pour la planète auraient toutes les raisons de donner un coup de fouet salutaire au multilatéralisme. Mais nous en sommes bien loin.

L’humanitaire donc. On doit toutefois s’en réjouir tant les besoins sont grands. En Ukraine, l’hémorragie migratoire se poursuit. Plus de huit millions de réfugiés, estime désormais l’ONU et presque autant de déplacés vers les régions les plus à l’ouest du pays pour fuir les combats. Sur une population d’avant la guerre estimée (sans la Crimée) à environ 37 millions de personnes, cela représente plus de 40% de la population ukrainienne. Il ne s’agit plus d’un mouvement marginal mais d’un bouleversement d’une ampleur inédite, sauf peut-être dans certains pays africains ou au Moyen-Orient. On comprend que l’Europe ne lésine pas sur l’aide apportée, même si l’Ukraine n’est pas membre de l’Union. On devine même qu’aujourd’hui, rapprocher le pays de l’Union est devenu non seulement un enjeu humanitaire mais aussi un enjeu politique. Dans cette perspective, près de deux milliards d’euros sont déjà attribués aux pays qui font l’effort d’accueil le plus important (500 millions pour la Pologne, presque autant pour la Roumanie, l’Italie ou l’Espagne). Les pays d’accueil pouvant par ailleurs recourir aux Fonds de cohésion non utilisés dans la période précédente, ce sont près de 17 milliards d’euros qui pourront être consacrés à cette aide aux réfugiés.

Si l’on y ajoute l’appel lancé par l’ONU pour 2,25 milliards de dollars, on voit l’ampleur de cette mobilisation occidentale.

Il n’est malheureusement qu’une seule ombre au tableau de cette forte solidarité internationale, celle de la comparaison inévitable entre cette aide massive et celle bénéficiant à tous les autres réfugiés ou déplacés dans le monde. Les visibles, comme les presque 7 millions de Syriens, les 4 millions de Vénézuéliens, les 2,6 millions d’Afghans, les 2,3 millions de Sud-Soudanais, si l’on se réfère aux chiffres de l’ONU. Et tous les autres, visibles ou invisibles, réfugiés ou déplacés, dont tant manquent de tout, logements, nourriture, santé.

On pense en particulier à tous les Africains du Sahel ou d’Afrique centrale. Une fois de plus les guerres démontrent que la mobilisation générale ne concerne pas seulement les forces militaires mais qu’elle entraîne avec elle, de gré ou de force, les populations civiles.

Même si cette comparaison avec l’Ukraine peut sembler inopportune, comment ne pas penser que la solidarité internationale n’y joue pas le même rôle?

Le monde en feu, dont la forêt

Un chiffre effrayant vient d’être publié par le Global Forest Watch (GFW), le World Ressource Institute (WRI) et les chercheurs de l’Université du Maryland. L’an dernier, plus de 11 millions d’hectares de forêts tropicales (soit l’équivalent d’environ 20% du territoire français) auraient été détruits, dont 3,75 millions d’hectares de forêts primaires, pour l’essentiel au Brésil et en RDC, libérant ainsi 2,5 gigatonnes de CO2. Si l’on y ajoute les 6,5 millions d’hectares incendiés en Russie boréale, on se dit que les objectifs réaffirmés lors de la COP 26 à Glasgow par 141 États de «stopper et inverser la perte de forêt d’ici 2030» ne sont pas près d’être atteints. La perspective de voir la forêt primaire brésilienne transformée peu à peu en savane, peut-être demain la forêt congolaise, sont des enjeux trop importants pour être pris à la légère. Mais au-delà des ONG, qui est en mesure d’intervenir efficacement dans de telles situations? Les gouvernements concernés? Ce n’est à l’évidence pas le cas du gouvernement brésilien, plutôt promoteur de telles destructions. Qu’en sera-t-il du gouvernement congolais, si l’on en juge par la suspension récente de nombreux contrats forestiers illégaux dont plusieurs impliquant des sociétés à capitaux étrangers notamment chinois? Les douze contrats concernés concernent tout de même 2 millions d’hectares soit l’équivalent d’une grande région française! Et que feront les gouvernements des autres grands pays forestiers du monde?

Comment s’empêcher de penser que la guerre n’est pas seulement une guerre des hommes et des États entre eux ou une guerre des puissances entre elles? Elle est ici une guerre directe contre la nature et donc contre la planète elle-même. Ce n’est pas seulement que «la maison est en feu». Ce sont certains États qui se plaisent à y mettre le feu, rendant ainsi obsolète l’architecture de la paix mondiale conçue au lendemain de la dernière guerre mondiale.

Le Sahel toujours figé par les juntes militaires

On s’en doutait depuis longtemps. Aucune des juntes militaires ayant pris le pouvoir au Sahel n’envisage de rendre le pouvoir aux civils avant un certain temps, si elles le rendent spontanément un jour. C’était déjà clair pour le Mali où la situation sécuritaire face aux djihadistes ne cesse de se détériorer, au point que ces derniers ont pu faire état, pour la première fois, de leur capture d’un milicien russe du groupe Wagner. Il en est de même pour le Burkina-Faso qui à la fois lutte contre les islamistes et négocie avec eux, semblant découvrir un «ennemi confondu avec la population» et par là-même sa propre «impasse». Avec la Guinée, les pays défient clairement leurs voisins de la Cédéao, se moquant à l’évidence de leurs sanctions, sans doute persuadés comme le Mali qu’ils trouveront ailleurs les soutiens que leur environnement immédiat ou les Occidentaux ne leur apporteront plus, ou leur apporteront moins au-delà d’une éventuelle aide alimentaire.

Le Soudan est désormais également face au même type d’ultimatum, la junte au pouvoir depuis octobre 2021 étant sommée par une délégation occidentale (Union Européenne, États-Unis mais aussi Royaume-Uni et Norvège) en visite récente à Khartoum, de céder rapidement les rênes à un gouvernement de transition. A défaut, il lui faudrait renoncer aux programmes de développement de la Banque Mondiale, du FMI ou d’allégement des dettes du pays. Quant à la Centrafrique, elle a créé la surprise en adoptant récemment, à l’instar du Salvador, le bitcoin comme monnaie officielle à l’égal du franc CFA. Mais nombre d’experts estiment que cette décision n’est qu’une stratégie de contournement suggérée sinon impulsée par les Russes face aux difficultés de leur propre monnaie.

La recomposition politique de l’Afrique est donc en marche, sans que l’on sache aujourd’hui ce qui va en résulter. Aux questions posées récemment sur l’éventuelle obsolescence des organisations politiques internationales, pourrait bien se juxtaposer rapidement celle de l’Union Africaine elle-même et de ses organes régionaux ou sous-régionaux.

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