Le développement à l’épreuve des errements politiques

Par Jean-Paul de Gaudemar, ancien recteur de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF)

A l’occasion de ce dernier numéro du Journal du Développement, je tiens à remercier Sébastien Drans et son équipe. Depuis presqu’un an, ils m’ont en effet accueilli chaleureusement dans leurs colonnes pour cette chronique hebdomadaire transversale permettant de souligner quelques tendances lourdes dans le développement contemporain.

J’espère, chers lecteurs, que vous y avez trouvé un intérêt supplémentaire au Journal.

Un Journal utile, salutaire en ces temps de dérèglement de tous types, et dont on ne peut que regretter la disparition.

En Ukraine, la Russie rejoue le scénario de la Crimée, invasion militaire puis vote référendaire truqué pour un semblant de légitimité démocratique permettant de s’approprier le territoire. Ces jours-ci c’est avec les quatre régions de l’Est et du Sud de l’Ukraine que cela se passe. Façon de permettre à Poutine de considérer que ces territoires conquis font désormais partie intégrante de la Russie et donc que toute contre-offensive contre elles serait une atteinte territoriale à son pays, légitimant ainsi l’emploi éventuel des forces les plus extrêmes. On ne peut s’empêcher de penser que nous sommes là en face d’une autre forme de colonisation par une conquête territoriale peu différente de celle adoptée par les puissances coloniales aux siècles précédents, le vote référendaire en moins. Est-il possible que ce scénario inspire des comportements voisins ailleurs, en Afrique par exemple? On pense aux tentatives des troupes djihadistes pour établir un califat au Sahel, mais on pense aussi à l’aboutissement possible de l’influence croissante des mercenaires russes dans de nombreux pays comme la Centrafrique ou le Mali. Ou encore à cette extension considérable de propriétés foncières aux mains des Chinois, en RDC notamment. La tactique de ces derniers est certes autre, elle joue essentiellement la carte économique et financière avec la complicité de gouvernements en place, plutôt que la carte militaire. Mais est-ce si différent?

« L’injustice de l’humanité »

A l’occasion de l’Assemblée Générale de l’ONU, le monde aurait donc décidé de s’engager contre l’insécurité alimentaire. A l’heure où selon des données issues du Programme Alimentaire Mondial et de la FAO, toutes les quatre secondes une personne meurt de faim, il serait temps! Mais est-ce vraiment « le monde » qui a répondu à cet appel de 200 ONG représentant 75 pays? Oui, en large partie, les États-Unis, l’Union Européenne, l’Union Africaine et quelques autres pays comme la Colombie, le Nigéria, l’Indonésie. Mais on ne pourra pas masquer l’absence de l’autre partie du monde, en Asie notamment, Russie, Chine, Inde dont certains connaissent aussi pourtant la faim. Certes l’accord russo-ukrainien a rendu possible la reprise d’une partie des livraisons des céréales en provenance de l’est de l’Europe, tout en permettant à Poutine d’expliquer qu’à cause des sanctions il ne pouvait livrer d’engrais aux pays qui en manquent. Mais tout cela reste insuffisant, notamment en Afrique où tant de pays ont du mal à prendre position. Le soutien de l’Union Africaine à cette déclaration des ONG a permis de faire bloc mais combien de pays se sont contentés de cette apparence d’unité pour ne pas avoir à choisir entre tant de « parrains » encombrants?

Car cette faim qui s’empare de tant de millions de personnes, qu’il s’agisse du dérèglement climatique, des pandémies ou des guerres et conflits incessants, elle n’a, pour l’essentiel, que des causes anthropiques. Quand le porte-parole d’une des ONG particulièrement concernée par le problème, Yémen Family Care Association, évoque cette « injustice de l’humanité », c’est bien de ces causes-là qu’il s’agit. L’aide alimentaire et humanitaire sera certes toujours la bienvenue mais elle ne réduira pas pour autant ces fractures immenses, ces inégalités de plus en plus insupportables. Si, selon le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres, « l’avenir de l’humanité est menacé », c’est d’abord du fait de cette injustice!

« Un hiver de grogne »

Plus la COP 27 de Charm-el-Cheikh se rapproche, plus elle promet de faire apparaître au grand jour les tensions et les divisions que le consensus de Paris avait jusqu’ici masquées.

Voici venu le temps des « francs échanges » entre les pays riches et les pays pauvres, tels qu’en appelle Antonio Guterres tout en redoutant « l’hiver de grogne » qui se profile. La COP 26 n’avait pu aboutir à faire adopter les financements réclamés par les pays en voie de développement. Mais depuis, les réclamations se sont amplifiées, en Afrique notamment depuis la Semaine Africaine pour le Climat et plus récemment au Pakistan. Le président égyptien, Al-Sissi le sait bien et aura à gérer cette grogne montante à l’approche de l’hiver. Une grogne qui ne s’exprime pas seulement en termes de revendications financières mais qui remet en cause le « processus global » voulu par les pays riches. Qui affiche clairement la volonté des pays en voie de développement de mettre en œuvre des politiques tenant compte de leur faible émission de gaz à effet de serre. En un mot, une grogne contre l’injustice! Face au « second désastre » qui menace le Pakistan, celui des maladies consécutives aux terribles inondations, le premier ministre Shehbaz Sharif a eu ce mot d’impuissance presque désespérée, selon lequel la Nature allait à nouveau contre-attaquer face à une humanité qui ne serait pas « de taille ». Face à ce monde « paralysé par les divisions » tel que le décrit Antonio Guterres – le monde selon l’ONU, hélas! -, on peut comprendre ce désespoir. Mais en même temps, l’humanité n’a peut-être jamais autant été incitée à réagir pour lutter contre toutes ces injustices, tant ces derniers mois les ont rendues visibles!

Il n’est pas certain que la Banque Mondiale l’ait compris. Non seulement parce que son directeur général, mis en place par Trump, est de plus en plus souvent dénoncé comme climato-sceptique, au point d’être désavoué récemment par le gouvernement américain, mais également par le contenu de ses rapports. Son dernier document relatif au Sahel est un modèle d’incompréhension des questions en cours. On aimerait en particulier comprendre ce que veut dire son appel pour que ces pays « diversifient leur économie », promeuvent une croissance économique « rapide, résiliente, inclusive » et sachent inventer « des technologies d’adaptation au changement climatique ». Ce jargon technocratique semble tout ignorer de la situation de ces pays, à commencer par le fait qu’à eux tous, ils émettent moins de 1% des gaz à effet de serre, que leurs besoins se chiffrent en dizaines de milliards de dollars pour lutter contre la misère, contre les groupes djihadistes, contre les systèmes éducatifs défaillants, contre la quasi-absence de toute structure de recherche…. 

Oui, il est possible que se profile un « hiver de grogne ». Mais si c’est pour grogner et lutter contre l’injustice, alors vive la grogne et vive l’hiver!

Et pendant ce temps, en Afrique, les conflits d’influence se poursuivent…

Les différents camps de la nouvelle guerre froide renforcent leurs positions. Cette semaine, ce sont les États-Unis et la Russie qui ont fait l’actualité. Le Niger apparaît de plus en plus comme la base la plus solide du camp occidental dans la lutte contre les groupes djihadistes. On sait que la France surtout et, dans une moindre mesure, l’Allemagne, y ont reconcentré leurs forces. Mais ce sont les États-Unis qui viennent d’annoncer une importante livraison d’équipements militaires à hauteur de 13 millions de dollars, de renforcer les formations délivrées à l’armée nigérienne et de renforcer une importante base de drones. L’offensive diplomatique de l’été dernier prend ainsi corps, les États-Unis prenant pied au Niger sans doute comme jamais encore.

Et pendant ce temps, la Russie continue de tisser sa toile. Cette semaine au Congo-Brazzaville. Pas moins de cinq accords viennent d’être signés. Non seulement en matière de défense, mais également de télécommunications, de santé, de recherche et d’innovation. Une entreprise russe serait également bien placée pour obtenir la maîtrise d’œuvre d’un oléoduc d’un millier de kilomètres. Cela devrait faire réfléchir ses concurrents et adversaires occidentaux, l’Europe et la France en particulier. Car c’est bien de ces secteurs que l’Afrique a besoin pour réussir enfin son développement.

« Qui recherche la perfection récolte l’excellence »

La formule, affichée au fronton du collège d’Adjamé en Côte d’Ivoire, est jolie. Mais elle pourrait cacher une réalité plus discutable. Le ministère de l’éducation du pays vient en effet de décider qu’un élève qui n’obtiendrait pas 8,5 de moyenne serait exclu de son établissement, voulant sans doute inciter ainsi les élèves à travailler davantage. Mais cette décision soulève au moins deux questions. La première est qu’elle risque à l’inverse d’inciter les professeurs à noter de manière plus indulgente, ou, comme le dit innocemment un élève interrogé par un journaliste, d’inciter ces élèves à « négocier » leurs notes avec les enseignants. Dans les deux cas, la qualité a peu de chance d’être au rendez-vous. La deuxième question est encore plus lourde: que vont devenir tous ces élèves exclus? Le ministre a eu cette réponse désarmante, presque caricaturale: il suffira de les diriger vers l’enseignement technique ou professionnel! A l’heure où le pays a comme jamais besoin de se doter d’une économie formelle solide, notamment d’une industrie durable nécessitant des qualifications professionnelles adéquates, voilà à nouveau l’enseignement technique et professionnel fortement dévalorisé. Je dis « à nouveau » car c’est ce que la France a fait pendant longtemps en assimilant la production des élites au seul enseignement général. Cette décision du ministre ivoirien serait-elle un autre effet du syndrome de la colonisation? En ce sens, qui recherche la perfection risque de ne recueillir que du décrochage scolaire et de l’incompétence technique et professionnelle.

 Avec la disparition du Journal, cette chronique s’achève. Elle a tenté de faire ressortir chaque semaine les tendances récurrentes les plus lourdes dans le développement, celles qui semblent de plus en plus se résumer à cette lutte contre « l’injustice de l’humanité ». Mais de même que l’on n’a plus de doute sur le caractère anthropique du changement climatique, de même on n’a plus de doute sur le fait que ces injustices aussi sont le fait des politiques humaines. Et qu’elles ne se réduiront que lorsque ces politiques changeront. Toutes ces politiques. Pas seulement celles qui, dans les pays développés, s’apparentent encore à la colonisation, mais également celles qui, dans les pays sous-développés, s’en accommodent et refusent de voir les véritables besoins de leur pays, par myopie stratégique, volonté de s’accrocher au pouvoir ou pratique généralisée de la corruption. Ou les trois à la fois.

Si j’ai si souvent mis en parallèle la guerre en Ukraine et ce qui se passe en Afrique, ce n’est pas seulement pour relativiser le conflit en Europe au regard des drames africains, c’est aussi pour montrer à quel point ces deux situations si différentes ont des ressorts communs. Ceux des mêmes destructions, des mêmes mobilités forcées, des mêmes ravages économiques, des mêmes luttes d’influences dans la configuration de la nouvelle guerre froide. Que l’Ukraine soit plus riche que l’Afrique est une évidence. Alors souhaitons la même évidence pour les moyens qui seront employés pour reconstruire l’Ukraine et pour développer enfin l’Afrique.

TAGS