Le forum de Davos hanté par le risque d’explosion sociale

Hantée par la peur d’une explosion sociale, l’élite économique et politique mondiale réunie la semaine dernière à Davos a exprimé sa préoccupation face à l’exacerbation des inégalités. Mais des solutions pour les réduire, comme taxer les entreprises et les grandes fortunes, il a été peu question.

Le président argentin Alberto Fernandez lors du Forum virtuel de Davos, jeudi (Photo : WEF)

Un nouveau président aux Etats-Unis, des pays qui referment leurs
frontières pour limiter la propagation des variants du coronavirus, la montée
d’un “nationalisme vaccinal”: le menu du Forum économique mondial, réuni
la semaine dernière sous format virtuel, était déjà bien chargé.

S’y est ajouté un sujet, ou plutôt une hantise: que l’aggravation des
inégalités, documentée par le rapport annuel d’Oxfam publié en
ouverture, ne provoque une explosion sociale, et ce alors que les populations,
échaudées par les restrictions, sont à fleur de peau.

Des émeutes aux Pays-Bas, de violents heurts au Liban, des échauffourées en
Israël impliquant des juifs ultra-orthodoxes opposés aux mesures sanitaires
sont venues l’illustrer.

Et l’assaut du Capitole le 6 janvier a rappelé que “cette pression se
manifeste même dans les pays qui semblent posséder des institutions
démocratiques bien établies”, a commenté le président russe Vladimir Poutine,
dans une allusion transparente aux violences qui valent à Donald Trump,
vedette de l’édition 2020 du Forum de Davos, un deuxième procès en
destitution.

Tandis que le président chinois Xi Jinping a appelé à “promouvoir une
croissance inclusive, juste et durable”, son homologue français Emmanuel
Macron, qui a dû faire face à la révolte des “gilets jaunes” fin 2018, a
discouru sur la “face sombre” du capitalisme mondialisé, financiarisé et
désormais numérisé, générateur d’“inégalités dans nos sociétés”.

Hausse des inégalités

Des écarts de richesse que la pandémie a renforcés, en dépit – ou à cause –
de la politique ultra-accommodante des banques centrales. Car si la baisse des
taux permet aux Etats de financer à moindre coût de généreuses mesures de
soutien et ainsi de limiter la casse sur le plan social, elle entraîne la
formation de bulles sur les marchés, et une hausse des inégalités de
patrimoine.

C’est ainsi que les milliardaires de la planète ont vu leur fortune
augmenter de 3.900 milliards de dollars entre le 18 mars et le 31 décembre
2020, selon Oxfam. Et de 1.100 milliards rien qu’aux Etats-Unis, révélait
mardi l’ONG Americans for Tax Fairness.

“Plutôt que de verser des larmes de crocodile, les maîtres du monde
feraient mieux de passer aux travaux pratiques”, a réagi l’économiste Thomas
Piketty.

Ce spécialiste des inégalités plaide pour la mise en place d’un impôt
universel “sur une partie des recettes fiscales acquittées par les acteurs
économiques les plus prospères de la planète”. A savoir les “grandes
entreprises et ménages à hauts revenus et patrimoines, par exemple au-delà de
10 fois la moyenne mondiale, soit les 1% les plus riches du monde”.

L’exemple argentin

En attendant, seule l’Argentine a instauré en décembre “une contribution
solidaire et extraordinaire pour atténuer les effets de la pandémie”, soit un
impôt unique sur “les 12.000 personnes” les plus riches, qui vise à récolter
quelque 3 milliards de dollars.

Le Réseau latino-américain pour la justice économique et sociale
(Latindadd) propose d’étendre cette taxe à toute la région, ce qui permettrait
de récolter au moins 26,5 milliards de dollars, assez pour garantir la
distribution gratuite du vaccin contre le Covid-19 selon lui.

“C’est maintenant ou jamais”, a déclaré jeudi le président argentin Alberto
Fernandez lors du Forum. Citant le pape François, il a appelé à “penser une
autre façon de faire de l’économie”.

Mais peu de pays semblent prêts à suivre l’exemple argentin.

Si Janet Yellen, la nouvelle secrétaire américaine au Trésor, a confirmé
vouloir relever le taux d’imposition des entreprises à 28%, la France a exclu
de rétablir l’impôt sur les grandes fortunes.

Elle mise plutôt sur l’adoption d’une taxation internationale sur les
multinationales qui permettrait en particulier de faire payer les “Gafa”,
grands gagnants de la crise comme le montrent les gigantesques bénéfices
publiés cette semaine par Facebook et Apple.

Une solution également défendue jeudi par la ministre des Finances du
Canada, Chrystia Freeland, pour qui il s’agit même d’un “impératif” au vu de
la montée des inégalités.

La nouvelle administration Biden a promis de “reprendre activement les
discussions en cours” sur le sujet de la taxation internationale .

(Eve Szeftel, AFP)

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