L’élection présidentielle française : une occasion ratée pour les politiques de développement ?

Par Jean-Paul de Gaudemar, ancien recteur de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF)

Les Français ont donc voté pour le premier tour de l’élection présidentielle. La question du développement a-t-elle occupé une place quelconque dans la campagne? Il est permis d’en douter, hélas! On ne peut que le regretter. Pour de multiples raisons. La première, la plus élémentaire c’est parce que s’agissant de politique internationale et de diplomatie, on est bien dans le domaine réservé du chef de l’État. D’autant qu’en Afrique au moins, il n’est pas sans rapport avec la présence des forces armées, autre domaine réservé.

Et comment oublier que la question du développement est aussi en rapport direct avec d’autres questions fondamentales comme celle du climat, de la gestion des ressources à l’échelle mondiale, bref avec tant de sujets à l’origine de conflits partout dans le monde? Que ressort-il donc de cette campagne?

Le développement, grand absent de la campagne

A la question précédente, on pourrait répondre lapidairement: rien. La campagne électorale semble s’être peu à peu repliée sur de seules préoccupations nationales. La pandémie, l’insécurité, l’immigration, puis la guerre en Ukraine avec ses élans de générosité mais aussi avec une très vive accentuation de la crainte pour le pouvoir d’achat, alimentée par la hausse des prix de l’énergie, le retour de l’inflation, voire les risques de pénurie alimentaire, presque ridicules dans un pays encore agricole comme la France.

Normal dira-t-on. Ce sont les Français qui votent pour élire leur président et il est compréhensible qu’ils se préoccupent d’abord de leur pays. Mais comment ne pas déplorer que ce pays, historiquement et légitimement si fier de son rayonnement international, ne se préoccupe pas, à l’occasion d’une élection présidentielle, d’élargir son propre débat interne au-delà de l’hexagone? Je dis «hexagone» parce que, hélas, la France d’outre-mer a témoigné amplement par son vote, majoritairement d’opposition, d’une exaspération qui n’est évidemment pas sans rapport avec les politiques de développement, même si l’on est encore sur le territoire national. Le second tour qui s’annonce avec des protagonistes à présent bien connus, permettra-t-il de dépasser l’étroitesse du débat qui a caractérisé le premier? Le président sortant a l’occasion de le faire, de montrer aux Français mais aussi au monde qu’il sait voir au-delà. Il l’a déjà clairement fait pour l’Europe, en profitant intelligemment de sa présidence du Conseil européen, non seulement pour être aux côtés de l’Ukraine mais aussi pour réactiver des questions lourdes comme celles de l’indépendance énergétique ou de la défense européenne. Ira-t-il jusqu’à proposer non seulement une autre façon de gouverner comme le laisse suggérer son discours au terme du premier tour, mais aussi une autre politique du développement, une autre façon de la France de se comporter face à son ancien empire colonial et plus généralement face au sous-développement et ses urgences politiques, économiques, sociales, notamment climatiques et alimentaires?

Développement et climat : une occasion manquée

Le dernier rapport du GIEC publié il y a une semaine est plus qu’un cri d’alarme. Il démontre que le monde va à contre-sens. Pas seulement par l’inaction ou la non-tenue des engagements gouvernementaux. Avec les tendances actuelles le réchauffement de la planète atteindra 3,2°C en 2100 et au moins 2,8°C même si les engagements sont tenus. Et le rapport rappelle à quel point l’urgence est grande pour faire décroître fortement et rapidement l’exploitation du charbon et des hydrocarbures. Au moment même où une des angoisses européennes qui commande en partie les conduites des États est précisément l’accès au gaz russe! Au moment même où bien des États sous-développés revendiquent de pouvoir enfin utiliser pour leur propre développement les ressources de leur sous-sol, faute de disposer d’alternatives crédibles et pour sortir des politiques néocoloniales d’aide.

On mesure ici à quel point développement et climat sont des questions liées. On aimerait que la France fasse ce lien, pour elle-même, mais aussi pour lancer de nouvelles idées, vraiment disruptives cette fois, à l’usage du monde entier.

La Russie toujours plus présente en Afrique

On peut comprendre et saluer l’énergie mise par le président français dans ses tentatives pour garder un lien diplomatique avec Poutine. Sans grand succès apparent mais au moins pour préparer l’après-conflit.

Mais de cet épisode, loin d’être terminé, comme de ce que l’on a pu retenir de la situation au Sahel, on a clairement l’impression que la politique internationale de la France, sa diplomatie d’influence, repose de plus en plus sur les armes et leurs heurs, bons ou mauvais. Le propos est bien sûr excessif, c’est oublier en particulier tous les efforts d’accompagnement accomplis par l’AFD pour financer maints projets dans ces pays et tenter de crédibiliser ainsi la présence française, de plus en plus mal supportée par les populations. Pourtant, je crois profondément que ce modèle est dans l’impasse. Avec lui, l’influence française, de fait en chute libre. Avec elle, la francophonie réelle, pas celle fantasmée dans les organisations internationales. A court terme en effet que pourrait-il rester de l’influence française voire francophone dans un Mali déserté par les troupes françaises et européennes, sanctionné à la fois par ses voisins de la Cédéao et la communauté internationale occidentale? La réponse est claire: le retour de l’influence russe.

La Russie a déjà pris la place comme en témoigne non seulement la présence des troupes Wagner et autres «instructeurs» mais aussi les livraisons d’armement. Certes la lutte contre les djihadistes fournit un excellent prétexte. Mais quand on se souvient de ce que fut la politique russe au Moyen-Orient, l’interrogation cède très vite le pas à l’inquiétude.

Car l’influence et la présence russes sont déjà plus que patentes en Afrique, bien au-delà du Mali. Ce ne sont pas seulement les réseaux sociaux mais aussi certains médias qui relaient un discours panafricaniste ou radical célébrant la Russie de Poutine pour son discours et son action anti-impérialiste. Au moins aussi préoccupantes apparaissent les prises de position des États africains dans les instances internationales comme à l’ONU. Rappelons que sur les 54 États africains, près de la moitié (25) a refusé de condamner l’agression russe en Ukraine soit en s’abstenant (16) soit en votant contre (l’Érythrée) soit en ne participant pas au vote (8).

Rappelons aussi que plus de pays encore (44), mêlant francophones, anglophones, hispanophones ou lusophones, ont refusé l’exclusion de la Russie de la Commission des droits de l’homme soit en s’abstenant (24) soit en votant contre (9) soit en refusant de participer au vote (11). Et faut-il encore souligner les États qui font déjà appel à des troupes russes ou aspirent à leur venue, Centrafrique, Mali, Tanzanie, Ouganda, d’autres sans doute demain.

La Chine par le poids de la dette économique et la Russie par le poids politique et en partie militaire semblent ainsi avoir, presque silencieusement, transformé l’Afrique en une de leurs places fortes.

Moura, un autre Boutcha, plus ignoré

Les derniers jours de mars, à Moura, près de Mopti, territoire en grande partie déjà contrôlé par les bandes djihadistes, l’incursion par hélicoptères de combats de plusieurs commandos de forces spéciales aurait fait plus de 300 morts parmi les civils. De nombreux survivants en ont témoigné auprès d’ONG, notamment HRW, ou d’instances internationales, même si une nouvelle fois, Chine et Russie se sont opposées au déclenchement d’une enquête officielle de l’ONU. Qu’à Moura, se soit tenue ce jour-là une importante foire à bestiaux ne peut que raviver l’image d’une boucherie délibérée dont les victimes sont ici non seulement des combattants djihadistes mais aussi la population civile que les assaillants semblent avoir volontairement assimilée à ces combattants. Selon tous les témoignages, ces commandos étaient constitués de forces maliennes et de troupes étrangères suspectées d’être des Russes, mercenaires de Wagner ou autres. S’il en était autrement, on comprendrait d’ailleurs mal le télégramme de félicitations envoyé au Mali par le ministère des affaires étrangères russe, se réjouissant de cette «victoire importante contre le terrorisme», tout en déniant la présence de mercenaires ou de soldats russes et dénonçant la «mise en scène» par l’Occident d’un massacre de civils innocents. «Mise en scène», le terme avait déjà été employé par les Russes à propos de Boutcha… Et le ministère russe de conclure que «nous avons aidé nos amis maliens et… allons continuer de le faire», ne laissant plus aucun doute sur la place que la Russie entend désormais tenir dans le pays.

Les deux semaines à venir seront décisives pour la vie politique française. On aimerait qu’elles soient aussi le début d’une réflexion sur les politiques de développement, considérées non pas seulement comme des fragments d’une diplomatie d’influence mais comme un élément essentiel d’une politique de la France face au monde, soucieuse des grands enjeux communs comme le climat mais aussi de ses grandes failles internes comme les inégalités de développement. Quelque chose comme une nouvelle convention internationale, non pas seulement des droits de l’Homme, mais des droits et devoirs de l’Humanité terrestre tout entière.

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