Les inégalités de développement face au changement climatique

Par Jean-Paul de Gaudemar, ancien recteur d’académie, ancien recteur de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF)

Prise dans son intégralité, l’édition n°444 du Journal du Développement offre un cruel panorama, peut-être plus cruel encore que lors de versions précédentes, des inégalités auxquelles sont confrontés les pays en émergence ou en développement. On y lit en effet directement l’immensité mais aussi le cumul des défis à relever. Ce que l’on pourrait appeler les 4 C, Covid, Climat, Conflits, Croissance et qui nous obligent à repenser bien des thèses sur ce que l’on a longtemps considéré comme les voies usuelles de sortie du sous-développement.

Les inégalités enfin sur le devant de la scène

La tenue récente de la COP 26 accentue probablement cette conviction. Jamais encore en effet, une COP n’avait autant mis en avant la question des inégalités des différents pays face au changement climatique. Preuve évidente que de plus en plus de pays en développement ont décidé de s’investir pleinement dans ce qui, au départ, était une initiative principalement portée par les pays développés. Et même si les questions macro-planétaires sont restées premières quant à l’objectif de réduction du réchauffement, la question de la répartition de l’effort à accomplir ne peut plus désormais être évitée. Pour la seule Afrique, les chiffres sont clairs. Un milliard d’habitants soit 17% de la population mondiale mais 4% de l’émission de gaz à effet de serre en 2019, 7% en prévision pour 2021.

Comment donc ces pays vont-ils pouvoir concilier leur indispensable développement avec les contraintes qui pourraient s’imposer à eux si des mécanismes de répartition adéquats ne sont pas rapidement mis en œuvre ?

Un financement encore inéquitable

Sur plusieurs points les résultats de la COP 26 méritent ainsi d’être interrogés. Deux notamment : le manque de financement des mécanismes de marché dans les échanges de droits entre pays gros émetteurs de gaz à effet de serre et d’autres moindres émetteurs, notamment les pays en développement ; les engagements pris en matière de méthane et de sortie des énergies fossiles.
Sur le premier point, élément essentiel de l’accord de Paris (article 6), l’OCDE estime à 20 milliards sur 100, le manque de financement de tels mécanismes permettant l’adaptation des pays les plus fragiles. C’est beaucoup. Même si les Nations Unies comptent sur la possibilité que ces financements soient trouvés d’ici la prochaine COP, rien ne le garantit, d’autant que d’ici là les besoins risquent d’évoluer à la hausse. Le risque d’une accentuation des déséquilibres est donc réel.

Quelles sources d’énergie ?

Sur le deuxième point, la question est encore plus patente, surtout si le premier point n’a pas trouvé sa solution. Comment peut-on raisonnablement imaginer une sortie du sous-développement sans possibilité de mettre en place des sources d’énergie suffisantes pour développer un minimum d’industrie et de services mais également sans possibilité de traiter la question agricole, apparemment la grande absente de la COP 26 ? Songeons simplement à la considérable consommation énergétique que pourrait représenter le développement du numérique, par ailleurs un grand espoir dans les pistes de développement possibles ; ou encore à la question du cheptel, grand émetteur de méthane, dont on voit mal comment, notamment dans tous les pays à famine endémique, on pourrait suggérer des contraintes supplémentaires. Comment peut-on imaginer tout cela dans des pays sans nucléaire, encore mal outillés en matière d’énergies renouvelables, qui renonceraient aux énergies fossiles ?

Le chemin d’une répartition juste des efforts est encore loin d’être accompli. Certes, il faut saluer l’initiative prise par les pays riches sur ce sujet crucial et les efforts indéniables des États-Unis et de l’Union Européenne vers une certaine réduction des gaz à effet de serre depuis quelques années, voire, même une certaine modération de la Chine. Mais leur bilan reste encore nettement supérieur à celui du reste du monde qui représente près des deux tiers de la population mondiale. On voit mal ce qui pourrait justifier, du point de vue de l’équilibre de l’humanité, que les courbes d’émission des gaz à effet de serre des deux ensembles USA + UE + Chine d’une part et reste du monde d’autre part n’en viennent pas à se croiser. On est encore loin, même de cet objectif minimal. L’accord de Paris et ses prolongements depuis 2015 sont évidemment d’excellentes initiatives mais elles reflètent encore des modes de leadership politiques inadaptés à une solution juste du problème climatique.

Mission impossible pour les plus pauvres ?

Une traduction effrayante s’en trouve dans l’analyse faite de l’impact prévisible du réchauffement climatique sur les 65 pays considérés comme les plus fragiles. Parmi ces derniers, dix pourraient connaître un impact considérable sur leur PIB. Ce devrait être un sujet de préoccupation majeur du monde francophone car, parmi ces dix pays, au moins sept appartiennent à la Francophonie institutionnelle. Ainsi selon le rapport cité de l’ONG Christian Aid, ces dix pays, déjà impactés fortement si le réchauffement climatique était limité à 1,5°C (en moyenne -13% de leur PIB en 2050, -33% en 2100), verraient un véritable effondrement de leur produit national en cas de poursuite des tendances actuelles (-20% en 2050, -64% en 2100). Ces perspectives sont évidemment inacceptables, d’autant que pour six d’entre eux (Mauritanie, Mali, Niger, Tchad, Djibouti et Guinée) la chute du PIB pourrait approcher ou dépasser les 80% ! Tous pays francophones…

A ces questions déjà fort lourdes, s’ajoutent celles de la pandémie et des nombreux conflits armés qui secouent la planète. Pas seulement, certes, dans les pays sous-développés mais dans beaucoup d’entre eux comme le Sahel, la RDC et bien d’autres. Dans l’hypothèse où le réchauffement climatique poursuivrait ses effets, même amoindris par rapport au scénario le plus catastrophique, comment peut-on imaginer un instant qu’avec des PIB aussi fragilisés, voire réduits à peu de choses, ces pays réussissent à assumer un quadruple objectif budgétaire : de santé publique face à la pandémie de Covid et les nombreuses autres maladies endémiques ; d’éducation sans lequel rien ne peut être possible (cf un de mes récents commentaires, à propos du numéro 441) ; d’investissement pour la croissance ; d’effort de défense enfin dans de nombreux cas. Mission évidemment impossible. Sauf réorientation drastique et très volontariste de la coopération interafricaine et de l’aide internationale.

On y reviendra dans de prochains commentaires.

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