MSF Suisse : « Les nouvelles mesures prises » pourraient devenir la « norme »

Ralf de Coulon, directeur général adjoint de Médecins sans frontières (MSF) Suisse, détaille les difficultés rencontrées dans la gestion du Covid-19 et du fait du confinement. “Nous nous efforçons de saisir les mesures prises en raison du Covid-19 pour voir comment nous pouvons les appliquer comme une nouvelle norme à long terme”, explique-t-il.

En quoi vos programmes et votre fonctionnement ont-ils été impactés, et/ou ont-ils évolué ?
Il est certain que les diverses mesures prises par les gouvernements, telles que le confinement ou la difficulté de se déplacer, ont eu un impact très important sur notre mode de fonctionnement, et ce, à plusieurs échelles.

Au niveau de notre siège, basé à Genève, la grande majorité (90%) de notre personnel est en télétravail depuis le 16 mars. Actuellement, entre 18 et 30 personnes travaillent au siège à Genève, contre environ 400 personnes en temps normal. Il a fallu repenser notre manière de travailler, de se réunir et d’échanger. La question de l’accès aux documents partagés s’est également posée.

Heureusement, le temps d’adaptation a été court car le système informatique était déjà en place et les plateformes de rencontres virtuelles ne nous sont pas nouvelles. Que ce soit par téléphone, visioconférence ou message, ces moyens de communication sont essentiels pour faire le lien avec nos équipes présentes sur le terrain.

Du côté opérationnel, notre réponse à la pandémie se concentre sur trois grandes priorités: aider les autorités sanitaires à fournir des soins aux patients atteints de Covid-19; protéger les personnes vulnérables et à risque; et assurer le fonctionnement des services médicaux essentiels.

Dans le monde entier, la réponse au Covid-19 s’est fortement appuyée sur des mesures de confinement de la population à grande échelle et d’éloignement physique, dans le but de réduire la transmission et d’éviter que les systèmes de santé ne soient débordés. Mais dans certains contextes, ces mesures sont tout simplement inapplicables. Prenons les camps de réfugiés sur les îles grecques ou au nord-est de la Syrie par exemple. Comment demander à ces personnes de rester confinées chez elles?

Pour aider les gens à se protéger, nos équipes mènent des activités de promotion de la santé dans pratiquement tous nos projets, afin que les gens comprennent les gestes à adopter pour réduire les risques de contracter le Covid-19 et arrêter la propagation du coronavirus. Face aux besoins de cette urgence, nous nous sommes efforcés de nous adapter le plus rapidement possible et nous sommes préparés, autant que faire se pouvait, à une potentielle arrivée du virus dans certains contextes.

A quelles principales difficultés faites-vous face ?
Nous rencontrons également d’énormes problèmes de ressources, humaines et matérielles. A cause des restrictions actuelles en matière de voyage, nous sommes limités dans notre capacité à envoyer notre personnel d’un pays à l’autre, nous avons de facto dû réduire drastiquement les déplacements de personnes et les transports de matériel et de médicaments entre les sièges de MSF et les pays où nous intervenons. De plus, tous les nouveaux arrivants doivent rester en quatorzaine à leur arrivée. Notre staff est composé majoritairement de personnel local et qualifié. Mais pour certaines spécialisations telles que les épidémiologistes, infirmiers, médecins, anesthésistes, les spécialistes en réanimation/soins intensifs, nous manquons de ressources humaines.

Nous manquons également d’équipements de protection individuelle (EPI). Les principaux défis actuels concernent l’acquisition d’articles spécifiques, tels que les masques médicaux de type FFP2/N95/KN95, en raison du manque de disponibilité et de la pénurie, de l’absence de contrôle de la qualité des nouvelles offres qui arrivent, de la concurrence des Etats et d’autres entreprises qui recherchent et achètent également les mêmes articles, mais aussi de l’augmentation des prix due à la forte demande.

Et ces besoins ne sont pas forcément uniquement destinés à lutter contre la pandémie de Covid-19. Ce matériel de protection est nécessaire pour le maintien de nos projets réguliers face à d’autres maladies et d’autres crises. Ces difficultés nous contraignent à devoir faire des choix en réduisant certains projets aux activités les plus essentielles, et en en suspendant d’autres temporairement.

Craignez-vous des baisses de financements ? Ou, au contraire, anticipez-vous davantage de projets à mettre en oeuvre ?
L’ouverture ou la réorganisation de certains projets afin de les orienter vers un soutien à la lutte contre le Covid-19 nécessitent un soutien financier. Nous avons mené des campagnes de recherche de fonds et avons entériné la création d’un fonds d’urgence pour le Covid-19 visant à supporter cette augmentation de nos besoins opérationnels.

Nous devons également composer avec une réallocation de certains budgets et les réorienter vers les interventions d’urgence identifiées comme nécessaires face à la pandémie.

Concernant une tendance à la hausse ou à la baisse de nos financements à l’avenir, nous n’avons pas encore une bonne visibilité, mais nous sommes conscients que la crise économique générée par le Covid-19 pourrait avoir un impact négatif sur nos ressources financières.

En outre, il est de plus en plus certain que les besoins ne vont pas diminuer. Le soutien de nos donateurs s’en révélera d’autant plus précieux.

Cette situation vous a-t-elle poussé à “repenser l’avenir” ? Si oui, comment ?
Nous nous posons certaines questions. Cette situation ressemble assurément à une mise en garde des scientifiques sur ce à quoi on peut s’attendre à la lumière des perturbations continues de notre environnement.

Même si nous sommes encore un peu dans le flou concernant les causes de l’émergence du Covid-19, la santé humaine dépend de la santé de la planète. Nous sommes préoccupés par les conséquences de la dégradation de l’environnement, et ce, même avant l’apparition de Covid-19. Nous devons être responsables sur le plan environnemental.

Depuis mai 2019, nous avons pris un certain nombre de mesures internes pour y parvenir: nous avons commencé à examiner notre propre empreinte carbone, à la mesurer et à trouver des moyens de la réduire. La pandémie actuelle a accéléré certains des changements que nous avions prévu d’entreprendre.

Par exemple, nous réfléchissons à optimiser nos transports de matériel et de médicaments sur nos missions et nous avons réduit les déplacements et les réunions physiques. En outre, nous avons commencé à utiliser plus systématiquement les nouvelles technologies numériques et médicales afin de réduire les déplacements entre le siège et les terrains, et sur les terrains.

Nous avons encore un long chemin à parcourir, mais la volonté est là. Concrètement, nous nous efforçons de saisir les mesures prises en raison du Covid-19 pour voir comment nous pouvons les appliquer comme une nouvelle norme à long terme. (Propos recueillis par Sébastien Drans)

TAGS