Les paradoxes de la transition énergétique dans les pays en voie de développement

Par Jean-Paul de Gaudemar, ancien recteur de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF)

Ce commentaire découle directement d’une de mes chroniques précédentes. La COP 26 a en effet initié timidement une résolution visant à demander aux différents pays de renoncer progressivement aux sources d’énergie recourant au charbon ou aux hydrocarbures, pétrole et gaz notamment. La réaction ne s’est pas fait attendre de la part des pays africains qui disposent de ces hydrocarbures et qui ne voient guère d’autres moyens à court et moyen terme que d’y recourir sauf à courir le risque d’une récession majeure.

Une dépendance économique trop forte pour être rapidement réversible

Ainsi du Nigéria, de l’Angola ou du Mozambique signalés dans votre publication (#446). Cette réaction est normale et logique même si elle contredit les volontés des promoteurs de la COP 26. Les chiffres sont en effet éloquents, sur fond, rappelons-le, de la très faible part que prend aujourd’hui l’Afrique dans les émissions de gaz à effet de serre (17% de la population mondiale mais moins de 7% des émissions). Quand le PIB d’un pays comme l’Angola dépend pour 50% des ressources issues du pétrole et que ses exportations en sont constituées à 89%, il est clair que même avec la meilleure volonté du monde la transition énergétique mettra du temps à s’imposer au profit de l’éolien, du solaire ou le cas échéant de l’hydroélectricité qui nécessitent des investissements spécifiques, aujourd’hui hors de leur portée. Le constat est forcément semblable au Nigéria. Le pétrole y représente 15% du PIB, 90% de ses exportations et 75% de ses ressources budgétaires pour l’État. Pour le Mozambique, pays pauvre parmi les pauvres, on devine que la découverte dans les années 2010 du pactole gazier a été considérée comme une formidable aubaine par les autorités du pays. Au-delà du pétrole et du gaz, le charbon constitue également pour de nombreux pays des ressources majeures dont on voit mal comment à court ou moyen terme les pays pourraient s’en priver. Plusieurs de ces pays sont en outre sous la menace de groupes djihadistes susceptibles de s’emparer de tels gisements importants et il y aurait quelque paradoxe à les voir renoncer à de telles ressources au profit de bandes armées ennemies.

Des ressources sans industries

En même temps il est tout aussi clair que ces pays ne tirent de ces ressources que des bénéfices financiers sans effet suffisant sur l’industrialisation ou l’emploi. L’exemple du Nigéria est le plus frappant. Ce pays qui dispose d’un pétrole brut à faible teneur en soufre, facile donc à raffiner, possède certes quatre raffineries sur son territoire, mais continue à importer la quasi-totalité de sa consommation. Les exploitants, Shell notamment, se contentent en effet de transférer le pétrole pour qu’il soit raffiné ailleurs dans les pays industrialisés. Et le même constat peut être fait dans la plupart des pays.

Une balance doublement inégale

De ce fait, deux points de vue doivent être pris en considération. Le premier doit tenir compte de l’inégale répartition des émissions de gaz à effet de serre qui joue en partie en faveur d’une Afrique beaucoup moins polluante que les pays de l’OCDE, la Chine, la Russie ou l’Inde mais également en partie en sa défaveur dès lors que le traitement de ces ressources minières ne crée que peu d’industries et d’emplois associés, les raffineries ou autres usines de traitement restant encore principalement dans les pays déjà industrialisés. Il est d’ailleurs probable que si les pays industrialisés se comportaient différemment en industrialisant sur place le traitement de ces ressources, la balance globale de l’Afrique par rapport au reste du monde en termes d’émission de gaz à effet de serre aurait une tout autre allure.

Le deuxième point de vue à considérer est celui des répartitions internes aux pays africains quant aux flux de revenus engendrés par ces ressources. Là le tableau est désolant voire caricatural. Riches, voire extrêmement riches en matières premières, ces pays restent pauvres parmi les pauvres. Non seulement les exploitants ne mettent que peu en place les activités susceptibles de valoriser en termes d’emplois et de revenus ces ressources nationales mais en outre, les autorités qui en récoltent les bénéfices, ne les mettent pas au service de vraies priorités de politique économique. Pour quiconque se souvient des leçons du XIXe siècle et de la façon dont l’industrie a tiré la croissance et le développement en Europe ou en Amérique, on ne peut qu’être très critique d’une part quant à l’attitude des grands groupes du secteur qui réservent au seul monde industrialisé la valorisation que devraient revendiquer les peuples concernés, et d’autre part quant à l’attitude des dirigeants de ces mêmes pays. En termes économiques, la colonisation est toujours là.

La corruption comme système

La façon dont les autorités nationales opèrent les arbitrages budgétaires dans la répartition des flux financiers issus des redevances minières renforce la critique dans la plupart des pays. Bien des éléments trahissent le fait qu’une partie significative de ces flux est purement et simplement appropriée par une partie des classes dirigeantes notamment les clans entourant les plus hautes autorités. Peu de pays sinon aucun, échappent à ce phénomène, désormais de plus en plus souvent mis au jour, comme en témoigne par exemple l’accusation portée contre le clan Kabila en RDC, ou toujours en RDC la condamnation pour blanchiment d’argent d’un ancien ministre de… l’Éducation ! Là où les peuples attendent des politiques énergiques dans les domaines essentiels de l’éducation, de la santé ou de l’emploi, la corruption continue à régner. Non pas seulement comme une dérive passagère mais comme un système de fonctionnement étatique, voire sociétal.

Un résultat qui pourrait être dramatique

Le résultat de cet écheveau complexe pourrait être dramatique. Si les pays les plus industrialisés parvenaient à leurs fins face au changement climatique en réduisant drastiquement leur consommation d’hydrocarbures ou de charbon, les pays africains producteurs verraient peu à peu disparaître les marchés potentiels des ressources qu’ils auraient voulu valoriser. C’est bien un des paradoxes de cette lutte indispensable contre le changement climatique puisqu’en quelque sorte le vice des uns apparaît indissociable de la vertu des autres. Seule une vraie solidarité internationale permettant aux pays en développement de ne recourir que modestement aux ressources dont ils disposent tout en engageant eux-mêmes la transition énergétique notamment avec le solaire, l’éolien ou l’hydroélectrique, pourrait fournir une solution équilibrée. Mais elle tarde à venir comme en témoigne la difficulté à recueillir les 100 milliards de dollars qui pourraient constituer un embryon de réponse à ce paradoxe. A condition toutefois que puisse être contrôlée la destination réelle de tels fonds.

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