Peut-on souhaiter une bonne année 2022 à l’Afrique ?

Par Jean-Paul de Gaudemar, ancien recteur de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF)

Ce serait évidemment notre vœu le plus cher. Mais les dépêches reprises par le Journal du Développement ces derniers mois n’incitent guère à l’optimisme tant le continent semble plus que jamais en proie à tous les conflits et tous les traumatismes. A commencer par la pandémie. On n’en fera pas ici la chronique, laissant ce soin aux spécialistes ou simplement en laissant parler les statistiques, quand elles existent. Rien que sur ce plan, le tableau est déjà sombre. Je ne reviendrai pas non plus sur les menaces de famine voire les famines réelles, évoquées dans ma tribune précédente et dont la dernière édition du Journal du Développement (n°450 du 10 janvier 2022), fournit de nouveaux exemples. Mais sur le seul plan géopolitique, le panorama en ce début de la nouvelle année, est déjà très impressionnant.

Plus que jamais des luttes d’influence

Chine, Russie, États-Unis, Union Européenne, plus que jamais les grandes puissances donnent le sentiment de vouloir renforcer leurs influences respectives ou de préserver le peu qu’il leur en reste. C’est probablement le match Chine/ États-Unis qui semble le mieux engagé actuellement. Outre la présence (virtuelle) du leader chinois Xi lors du Forum de coopération sino-africain (FOCAC) tenu il y a quelques semaines, le ministre des Affaires étrangères Wang effectue des visites régulières et presque systématiques dans les pays africains. Comme il l’avait fait auparavant, il a tenu à rappeler ces derniers jours, au Kenya cette fois, le «bénéfice mutuel» que représentait cette coopération et écarté toute idée selon laquelle les forts investissements chinois seraient un «piège» enfermant les pays africains dans une spirale d’endettement dont ils auraient du mal à sortir. Les États-Unis ne sont pas en reste, avec une problématique assez semblable, dont la visite relativement récente du Secrétaire d’État A. Blinken témoigne amplement, les deux puissances affirmant chacune haut et fort qu’elles ne veulent que «le développement de l’Afrique».

La Corne de l’Afrique notamment, fournit à ces différentes puissances un champ privilégié de lutte d’influence. Ainsi, au moment même où M. Wang annonçait la nomination d’un envoyé spécial chinois pour la zone, l’émissaire équivalent pour les États-Unis arrivait à Addis-Abeba. Le représentant spécial de l’Union Européenne (RSUE) ne devrait pas tarder à se manifester. On se souvient qu’une réunion spéciale du Conseil Européen en date du 10 mai 2021 avait été consacrée à «La Corne de l’Afrique: une priorité géostratégique». Quant à la Russie, elle n’entend pas non plus laisser le champ libre, ne serait-ce qu’à travers l’appui apporté à divers belligérants dans cette zone en proie à de multiples conflits.

Au-delà de la Corne, la plupart des autres parties de l’Afrique sont désormais concernées par ces luttes d’influence. Le dernier exemple provient du Mali avec la déclaration de quinze pays occidentaux, dont la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne ou le Canada en date du 23 décembre, dénonçant, malgré le ferme démenti de Bamako, le déploiement de mercenaires russes.

Que peuvent y gagner les États concernés, et l’Union Africaine? Rien n’est moins évident, tant l’enjeu des luttes d’influences semble l’emporter sur les perspectives réelles de développement. Certes, les dirigeants africains ont appris à jouer de ces rivalités et à en bénéficier en termes d’investissements ne se résumant pas seulement à des appuis aux forces armées. Mais outre l’accroissement de la dette qui en résulte automatiquement, dette financière et tout autant dette politique, la question est bien celle de savoir si ces investissements sont ceux susceptibles de mettre le développement sur les bons rails. Malheureusement, si l’on considère les investissements les plus porteurs d’avenir, qu’il s’agisse de l’éducation, de la recherche ou de l’industrialisation, la démonstration n’en est guère faite.

Des transitions démocratiques toujours retardées

On aurait pu croire que le cheminement démocratique du continent se confirmerait peu à peu. Il s’avère qu’il n’en est rien et que plusieurs pays connaissent des convulsions politiques inquiétantes. Notamment en Afrique francophone pour l’année écoulée. Ainsi du Mali, de la Guinée, du Tchad, de la RDC, de la Centrafrique et rien n’indique que ces maladies de gouvernance ne toucheront pas également d’autres pays. On ne peut en particulier que s’inquiéter de voir se rallonger sans cesse les délais de transition à la suite d’un coup d’État militaire. Ainsi au Mali, les récentes «Assises nationales de la refondation» ont proposé de prolonger l’actuelle période de six mois à cinq ans, laissant ainsi de fait le champ libre à la junte actuellement au pouvoir. Au grand dam non seulement de leurs oppositions mais aussi des organisations internationales comme la CEDEAO, l’UEMOA ou l’Union Africaine.

Le schéma prévisionnel n’est guère différent en Guinée où la junte au pouvoir n’a pour l’instant rien précisé de ses intentions, laissant le soin à un «Conseil National de Transition» le soin de définir un calendrier. Le «Collectif des Partis Politiques» ou «l’Alliance citoyenne pour la transition» récemment créés vont formuler des propositions mais il serait étonnant que cette transition intervienne rapidement. Au Tchad, le dialogue national «inclusif» promis par le fils d’Idriss Déby à la suite de son coup d’État peine toujours à être lancé même si la date du 15 février vient d’être annoncée pour son démarrage. Mais il est également probable que ce «dialogue» prenne un certain temps.

On ne manquera non plus de noter quelques inquiétudes en RDC, même si les apparences de transition démocratique ont fini par y être respectées, quand le Bureau des Nations Unies aux droits de l’Homme (BCNUDH) nous apprend que près de 400 exécutions extra-judiciaires (dont près de 40% par les seuls agents de l’État) ont été commises en 2021. Un État où la torture est encore en vigueur dans la police et l’armée, si l’on en juge par la condamnation sévère de quatre policiers à la suite de la mort d’un voleur de voiture.

Des menaces djihadistes croissantes

Outre les faits accumulés depuis des mois, un indicateur supplémentaire vient d’être fourni par le rapport remis le 4 janvier par le secrétaire général de l’ONU au Conseil de Sécurité. Il confirme l’expansion des activités des groupes djihadistes au sud et à l’ouest du Mali et les difficultés créées à la Minusma dans sa mission de paix, et les lourds dégâts humains provoqués notamment par les engins explosifs artisanaux. Mais dans la région du Centre-Nord du Burkina, depuis fin décembre, une série d’attaques a également frappé plusieurs localités faisant plus de 60 victimes. Pendant cette même période, plusieurs morts et de nombreux blessés sont également à déplorer à la frontière entre le Burkina et le Niger. Plus au sud, près du lac Tchad, la force multinationale mixte associant Nigéria, Niger, Tchad et Cameroun a été confrontée à une forte attaque djihadiste, dont le bilan humain est également très lourd. Bref, le Sahel reste le théâtre privilégié de ces conflits sans que ni les État défaillants ni l’apport militaire international ne semblent en mesure d’apporter une véritable solution.

Une nouvelle fois l’école est la première victime de cette situation. Le gouvernement du Burkina a ainsi confirmé un chiffre déjà évoqué précédemment. Plus de 3000 écoles accueillant plus de 500.000 élèves ont dû fermer leurs portes à la suite de telles attaques.

Mais comme l’avait rappelé le Forum International sur la paix et la sécurité en Afrique de Dakar il y a quelques semaines (cf. mon commentaire dans le JD n°449), ces menaces s’étendent désormais vers le Golfe de Guinée, les groupes djihadistes souhaitant se donner un accès à une façade maritime. La question posée désormais est donc bien celle de ce qui peut être entrepris face aux risques d’une telle extension.

Les risques sont donc nombreux. Est-ce à dire que l’année 2022 est à craindre? Oui, sans doute si les tendances précédentes se confirment et que les réactions nationales ou internationales demeurent aussi inefficaces. Mais rien n’interdit de rester optimiste face à un continent aussi riche d’hommes et femmes, de talents et de richesses diverses. Au moins à moyen terme, si du moins intervient le sursaut démocratique attendu dans les différents pays. Si également, la coopération internationale reprend un sens véritablement dédié au développement et aux leviers qui peuvent y concourir aujourd’hui. Au risque de me répéter, je ne peux que redire l’importance de l’éducation, supérieure comme de base, la recherche, la technologie, les réseaux de communication. Il pourrait enfin en résulter une capacité nouvelle de transformation économique, agricole comme industrielle et de services, des richesses du continent, portée par les nouvelles générations de cadres africains.

TAGS