Quatre mille livres sterling l’immigré(e) ?

Par Jean-Paul de Gaudemar, ancien recteur de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF)

Un moment, on a cru à une infox. Mais non, Londres et Kigali ont bien signé cet accord. Sur la photographie officielle, on voit les deux ministres brandir fièrement le parchemin de la honte. Les deux gouvernements britannique et rwandais sont-ils en train d’inventer un nouveau genre de trafic d’êtres humains?

Quatre mille livres, l’immigré(e) ?

Que prévoit en effet cet accord? Les personnes arrivées illégalement au Royaume-Uni pourront être transférées au Rwanda où elles pourront être accueillies pour y vivre et travailler par des voies légales. Boris Johnson s’est publiquement félicité de ce «partenariat» avec un pays «sûr» et capable d’offrir de telles conditions d’accueil, pour l’instant des camps si l’on observe la situation actuelle des réfugiés dans ce pays.
De manière symbolique, si l’on rappelle que le Royaume-Uni a compté environ 28.000 arrivées clandestines en 2021, et que l’accord prévoit un financement de 120 millions de livres sterling, on pourrait en tirer la conclusion que le «prix» de l’immigré(e) sur ce «nouveau marché» peut être estimé à un peu plus de 4000 livres sterling.
Rien d’étonnant à ce que le Haut Commissariat pour les réfugiés (HCR) de l’ONU, par la voix de sa Haut-Commissaire adjointe, se soit déclaré horrifié d’un projet prévoyant que ces personnes soient «échangées comme des marchandises et transférées à l’étranger pour être traitées». «Traitées», le mot est cinglant tant il rappelle la traite négrière et l’esclavage. Ces hommes et ces femmes, ces enfants aussi, venus pour la plupart chercher refuge contre les guerres, les persécutions, la misère parfois, ne méritent-ils pas une autre compassion, un autre dénouement que ce nouvel exil à des milliers de kilomètres, contre leur volonté sans doute et sans aucune garantie quant à leurs conditions futures?

Avec un certain cynisme, on pourrait imaginer ce que donneraient de tels accords s’ils étaient amenés à faire école ailleurs en Europe. On pourrait par exemple imaginer une Marine Le Pen devenue Présidente de la République proposant avec succès un tel partenariat à Poutine: débarrasser la France de tous ses immigrés clandestins moyennant finances ou mieux, contre du gaz russe! Il ne fait pas de doute que Poutine dispose de toute la place nécessaire, notamment dans l’immense Sibérie pour accueillir des millions de réfugiés et qu’il saurait mettre bon ordre à leur accueil!

La colère de Tedros

Le monde «ne prête pas le même degré d’attention aux vies des Noirs et à celles des Blancs» a déclaré avec une évidente indignation le directeur général de l’OMS. On peut comprendre ce qu’il avait en tête: la compassion sincère et, à bien des égards, admirable du monde occidental pour le peuple ukrainien, tranchant avec sa relative indifférence face aux drames africains, notamment le Tigré, particulièrement cher à son cœur, mais aussi face ces millions d’Africains accablés de tant de maux, guerres, famines, déplacements massifs, et dont la migration vers l’Europe ne représente qu’une infime partie.

A l’évidence, Tedros ne parlait pas ici seulement des inégalités criantes en matière de vaccination contre la Covid-19, même si l’objectif de l’OMS de vacciner 70% de la population des 92 économies les plus faibles d’ici mi-2022 est encore loin d’être atteint (20 pays étant encore sous la barre des 10% de couverture vaccinale). Il y englobait bien d’autres sujets, en matière de sécurité sanitaire et alimentaire notamment, mais aussi plus généralement de vision du monde. Donnant plus que jamais le sentiment d’une coupure géante, non seulement entre le Nord et le Sud mais aussi entre l’Est et l’Ouest à travers la «nouvelle guerre froide» entre les quatre grandes puissances (Chine, Russie, États-Unis, Europe).

Nul doute que l’accord Londres/Kigali pourrait également relever de sa même diatribe, même si sa fonction le conduit à tenir des propos diplomatiquement plus acceptables, même si les populations demandant l’asile en Europe ne sont pas seulement noires, mais pour beaucoup originaires d’un Moyen-Orient (Syrie, Yémen, Afghanistan, …) en proie à des maux comparables à ceux de l’Afrique.

Vers une récession inflationniste mondiale

Qu’ensemble, la Banque Mondiale, le FMI, l’OMC et le PAM décident de lancer un appel à l’aide d’urgence en matière alimentaire en dit long sur les crises qui se profilent et «se chevauchent». David Malpass, le président de la Banque Mondiale, ne pouvait pas être plus clair en déclarant que «jamais autant de pays n’ont connu une récession en même temps, subissant à la fois une perte de capitaux, d’emplois et de moyens de subsistance» et une inflation en train de «s’accélérer». «Pour chaque point de pourcentage d’augmentation du prix des denrées alimentaires 10 millions de personnes devraient tomber dans l’extrême pauvreté» a-t-il ajouté récemment.

En écho à ce qu’avait dit il y a quelques semaines la directrice générale du FMI, l’Europe, par la voix de son représentant pour les affaires internationales Josep Borrell, a à son tour accusé la Russie de provoquer la faim dans le monde.

Mais on ne peut s’empêcher de s’interroger une nouvelle fois sur l’adéquation entre ces outils majeurs que sont toutes ces grandes organisations internationales et la nature des crises actuelles. L’ONU semble ainsi politiquement désarmée face au droit de veto que lui opposent systématiquement la Russie et la Chine sur les sujets les plus délicats et à l’influence certaine que ces mêmes puissances ont sur un nombre important de pays. Quant aux organisations à rôle plus économique ou financier, on peut aussi s’interroger sur les outils dont elles disposent. Ainsi par exemple de la rapidité avec laquelle le FMI a senti la nécessité de créer un nouveau Fonds, dénommé RST (Fonds pour la résilience et la durabilité du développement) doté de 45 milliards de dollars, face aux besoins des pays à faible revenu et intermédiaires. Cette création démontre ainsi que la demande de plusieurs de ces pays (dont récemment le Sénégal) était fondée et devait être satisfaite autrement que par une réallocation des droits de tirage spéciaux dérogeant à la règle de la quote-part de contribution.

Quoi qu’il en soit, à l’Est de l’Europe, les effets économiques de la crise vont être plus que sévères. Avant la guerre, il était tablé sur une prévision de +1,4% de croissance, avec la guerre une chute brutale de -30%, affectant notamment les pays les plus fragiles comme la Moldavie. Pour l’Ukraine elle-même, 2022 pourrait impliquer une chute de plus de 45% de son PIB, chiffre encore plus élevé que les prévisions antérieures de la Banque Mondiale ou de la BERD. La Russie serait également fortement affectée avec -11,2%.

On devine l’effet en chaîne de telles récessions, bien supérieures à celles produites par la pandémie. D’autant que la guerre, si elle venait à durer, pourrait avoir un impact encore plus considérable, de l’ordre de -75% pour l’Ukraine et -20% pour la Russie. Tous les pays du monde en souffriraient, compromettant ainsi durablement non seulement la reprise postpandémie mais également tous les efforts de rattrapage en matière de développement et donc de lutte contre les inégalités.

De l’art de gagner du temps

Et pendant ce temps au Sahel? Mali et Burkina sont plus que jamais aux prises avec les groupes djihadistes et la situation y reste toujours aussi chaotique, voire dramatique, Moura (cf. chronique précédente) n’étant plus un cas isolé. On pourrait même craindre que les révolutions de palais se poursuivent. Même au Niger où les craintes d’un nouveau coup d’État ne sont pas écartées malgré les arrestations récentes de certains opposants. La contagion continue au Tchad malgré les contingents français et elle gagne peu à peu le Bénin et la Côte d’Ivoire.

Quant à la Guinée, elle vient d’inaugurer une réponse originale à tous ceux, notamment ses voisins de la Cédéao, qui lui réclament un retour rapide à l’ordre constitutionnel. Une réponse fondée sur l’art de gagner du temps. La junte militaire vient en effet d’énoncer un calendrier en dix étapes avant un tel retour à l’ordre et à un gouvernement de civils légitimement élu. Il lui a suffi de plaider pour la nécessité d’un recensement national, seul susceptible de permettre de disposer de manière fiable d’un fichier électoral, de rappeler également qu’il fallait écrire une nouvelle Constitution, etc. Il suffisait d’y penser! Dix étapes qui pourraient durer au moins quatre ans comme l’a déclaré un membre de l’opposition. Dix étapes balayant purement et simplement l’ultimatum fixé au 25 avril par la Cédéao.

Preuves s’il en est que la Guinée sait compter sur d’autres soutiens. Et à quel point s’accélère la recomposition géopolitique du monde.

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