Serge Michailof : Au Sahel, « il faut certainement s’attendre à de nouvelles attaques »

L’attaque d’Inates, dans laquelle 71 soldats nigériens ont trouvé la mort mardi 10 décembre, témoigne d’un changement de braquet des jihadistes, qui mènent des assauts de plus en plus massifs et organisés, explique Serge Michailof, expert à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS).

Serge Michailof (Photo : IRIS)

Par son ampleur, son organisation, l’attaque d’Inates marque-t-elle une nouvelle montée en puissance des groupes jihadistes?
Depuis un an, il y a une concentration des attaques dans la zone dite des trois frontières (Mali, Niger, Burkina). Et les jihadistes se révèlent depuis peu capables de prendre d’assaut des postes défendus par une centaine de militaires.
Ce fut le cas le 1er novembre pour le poste malien d’Indelimane où 49 soldats maliens ont été tués. Peu de temps après, le 19 novembre, une colonne malienne est tombée dans une embuscade faisant 24 tués dans ses rangs. Ces deux attaques sont en train de conduire le Mali à évacuer ses postes isolés à la frontière du Niger pour regrouper ses unités.
Et puis il vient d’y avoir cette attaque analogue sur ce poste d’Inates avec la mort de 71 soldats nigériens. Au vu de cette montée en puissance, en particulier par des groupes ralliés à l’Etat islamique, il faut certainement s’attendre à de nouvelles attaques.
Ce qui frappe ici, c’est que les jihadistes semblent maintenant contrôler la frontière entre Mali et Niger ainsi que la sophistication de ces attaques, avec utilisation de véhicules bourrés d’explosifs conduits par des kamikazes et l’emploi de mortiers.

Où sont les drones et avions de chasse des forces étrangères?
Les drones américains armés sont à Agadez, c’est-à-dire à 600 ou 700 kilomètres d’Inates. Les avions français à Njamena (et sur la base de Niamey, qui abrite aussi des drones, ndlr).
Le problème est que les moyens de communication du poste nigérien ont été détruits dès le début du combat et faute de backup, le poste s’est retrouvé totalement isolé.
Ce qui est plus inquiétant, c’est que les moyens de surveillance aériens français et américains n’aient pas permis de déceler des mouvements jihadistes impliquant certainement plusieurs dizaines de pickup armés convergeant sur une frontière qu’ils devaient certainement surveiller.

Faut-il complètement revoir la stratégie antijihadiste au Sahel? Que peut-on attendre du sommet Sahel en France au début 2020?
Barkhane a de nombreuses victoires tactiques à son actif mais sa stratégie est certainement à réexaminer car sa présence n’a nullement permis de réduire l’activité des jihadistes. Ils progressent même de manière très rapide au Mali et au Burkina.
Ce n’est pas une surprise quand on voit la taille de la zone d’action jihadiste, soit sept à huit fois celle de la France… Mais de manière générale, à étudier l’histoire des guerres asymétriques du 20e siècle, très rares sont les armées occidentales qui ont été capables de les gagner contre des adversaires déterminés, soutenus par une idéologie totalitaire ou une religion qui les galvanise.
Il aurait fallu dès 2013 mettre le paquet sur la réorganisation complète de l’armée malienne (…) pour la sortir du népotisme et de la corruption. Les dirigeants maliens n’ont jamais nettoyé leurs écuries d’Augias. Cela impliquait aussi de sortir 300 à 400 millions d’euros par an sur dix ans pour la financer. C’est plus facile de faire venir un bataillon de Pau…
Il n’y a pas grand chose (à attendre du sommet Sahel) si on continue à convoquer ainsi des chefs d’Etat qui ont aussi à gérer une opinion publique. L’intérêt serait de discuter une nouvelle approche avec Barkhane en deuxième ligne, au service du renforcement d’une armée malienne entièrement réorganisée, disciplinée, et respectueuse des droits de l’homme. Mais on peut se demander si c’est encore réalisable. (Propos recueillis par Marie Wolfrom, AFP)

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