Union européenne versus Chine : Polémique politique ou nouvelle vision de l’aide au développement ?

Par Jean-Paul de Gaudemar, ancien recteur de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF)

Trois rubriques du numéro 447 du Journal du Développement convergent remarquablement: la présentation du plan européen Global Gateway, les résultats du dernier Forum sur la coopération sino-africaine mais aussi ce «tiers de l’humanité sans Internet» qui illustre mieux peut-être que d’autres exemples les inégalités contemporaines de développement.

Une belle ambition pour l’Union Européenne mais…

Ce sont trois cents milliards d’euros d’ici 2027 que l’UE veut mobiliser au profit de l’aide au développement. Tel est le sens du plan «Global Gateway» présenté par Ursula von der Leyen il y a quelques jours. Il a pour ambition d’affirmer le rôle de l’UE dans l’aide au développement en se concentrant «sur les infrastructures physiques, notamment les câbles à fibre optique, les énergies vertes et les transports ainsi que sur les systèmes de santé et d’éducation» comme le souligne également le Financial Times.

On ne peut que se réjouir de cette belle intention. Mais elle soulève immédiatement plusieurs questions.

Pour quelles priorités ?

La première concerne le programme lui-même et ses priorités. Celles qui sont affichées sont toutes importantes mais elles vont forcément impliquer des choix au regard des sommes susceptibles d’y être consacrées. 300 milliards d’ici 2027, cela représente 50 milliards en moyenne par an. Si les choix portent principalement sur de grandes infrastructures de transport, le risque serait que les priorités souvent rappelées dans mes chroniques de ces dernières semaines n’y apparaissent qu’à la marge. Sans nier tous les autres besoins, je dois souligner à nouveau l’importance des priorités «humaines» auxquelles ce programme européen devrait être consacré. Je veux parler de la santé et de la lutte urgente contre les pandémies mais aussi de l’éducation et de la recherche. Et des outils qui leur sont indispensables, les câbles de fibre optique, sous réserve qu’ils ne se limitent pas aux grandes «autoroutes» nationales et internationales mais qu’ils desservent aussi, au moins, les boucles locales, pour la plupart urbaines, dans et autour des universités. D’où l’intérêt du rappel fait par l’Union internationale des Télécommunications. D’une part plus du tiers de la population soit 2,9 milliards n’a pas accès à Internet et d’autre part plusieurs centaines de millions d’autres personnes ne peuvent accéder qu’à des services à bas débit, incompatibles par conséquent avec des services à haute valeur ajoutée en matière d’éducation ou de recherche. On peut estimer ainsi que près de la moitié de la population mondiale se trouve dans une telle situation. Et son écrasante majorité se situe dans les pays en voie de développement (96% pour le non-accès à Internet et probablement une forte proportion des accès à bas débit).

On peut presque en induire qu’Internet ignore ou n’a pas atteint les pays sous-développés, même dans les villes, au point que ce manque peut apparaître comme une des formes les plus nettes et les plus visibles du néo-colonialisme contemporain. Que l’Europe choisisse délibérément de contribuer à combler un tel manque aurait politiquement de l’allure et un impact cognitif considérable. Cela aurait en outre le mérite d’en faire un programme délibérément dédié à la «matière grise», se distinguant des programmes plus classiques consacrés le plus souvent aux infrastructures physiques, et contribuant ainsi de manière originale à la lutte contre les inégalités.

Avec quel financement ?

La deuxième question est liée aux modalités de financement prévues pour ce plan. Elles sont complexes. En effet, selon le journal belge L’Écho, seuls 18 milliards d’euros devraient venir directement de la Commission soit 6%, sur des secteurs prioritaires, heureusement liés à la connectivité. Le reste, soit l’essentiel, doit provenir d’une part des réserves des institutions financières des États membres et de la BERD à hauteur de 145 milliards, auxquelles devraient s’ajouter d’autre part des investissements en provenance du Fonds Européen pour le Développement Durable (FEDD) et de la Banque Européenne d’Investissement (BEI) dans une proportion encore inconnue. C’est dire que ce plan de financement comporte un certain nombre d’incertitudes, tant dans la volonté exprimée par les États membres pour dégager des ressources de leurs propres institutions que dans les modalités auxquelles seront soumis les projets d’investissement. L’annonce faite par la Commission nécessite ainsi d’être précisée pour garantir son effectivité et son efficacité.

Polémique politique ou vraie nouvelle façon de concevoir l’aide au développement ?

La troisième question touche au sens qu’il faut donner à cette annonce. On ne peut s’empêcher de penser qu’elle est d’abord une réponse politique aux initiatives prises ces derniers temps par la Chine autour de son grand projet intitulé «Les Nouvelles Routes de la Soie», ou parfois OBOR pour l’acronyme anglais «One belt, one road». Les médias européens ont beaucoup souligné cet aspect de contre-offensive européenne, placée délibérément sur un terrain à la fois politique et éthique. Aussi bien la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen que le commissaire aux partenariats internationaux Jutta Urpilainen ont insisté sur la nécessité de conclure des partenariats «d’égal à égal» pour des actions respectant les valeurs démocratiques et les «normes sociales et environnementales les plus élevées», dans un souci de bonne gouvernance et de transparence. L’objectif est ainsi de «tisser des liens et non de créer des dépendances».

Il vise clairement et directement la Chine, accusée de créer de fortes dépendances à travers l’endettement de nombreux pays en développement, notamment en Afrique.

Dans cette polémique à distance, la Chine a en quelque sorte répondu lors du récent Forum de coopération sino-africaine (FOCAC). Dans le texte adopté au terme de ce Forum, il est en effet clairement indiqué que, contrairement à ce que disent ses détracteurs, la Chine ne veut en aucune manière «imposer sa volonté à l’Afrique» et que «le règlement des questions africaines (doit être fait) par des solutions africaines». Il est intéressant de constater à quel point Chine et UE font assaut de surenchère vers l’Afrique , le Forum (comme depuis 2013 le programme OBOR ou «Nouvelles routes de la soie» avec des investissements déjà réalisés de 124 milliards d’euros) se proposant de renforcer la coopération dans «la santé publique, l’investissement commercial et industriel, les infrastructures, l’agriculture et la sécurité alimentaire, le changement climatique, la paix et la sécurité», bref tout le champ possible du développement ! Et quand le président Xi Jinping promet lors du Forum de nombreux projets dans les domaines déjà cités ainsi qu’une annulation partielle de la dette, on peut estimer qu’il répond autant aux souhaits de certains dirigeants africains qu’aux annonces de l’Union Européenne. Rien d’étonnant à ce qu’en retour, et au grand dam des États-Unis, les dirigeants africains l’aient soutenu sur le principe d’«une seule Chine» réunissant la Chine et Taïwan !

Au-delà de ces polémiques entre grandes puissances, l’enjeu pour l’Afrique et d’autres pays en voie de développement est considérable. Celui, en effet, de modes nouveaux de coopération entre égaux. Mais cela ne sera possible que si ces pays sont en mesure de se doter de ressources humaines à la hauteur des défis, éducatifs, culturels et technologiques, à relever. On souhaite à l’Union Européenne d’y parvenir sans alourdir le fléau de la dette et les dépendances qui y sont inévitablement associées.

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