Vices et vertus de la diplomatie

Par Jean-Paul de Gaudemar, ancien recteur de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF)

Le président français est enfin allé à Kiev. En compagnie du chancelier allemand, du Premier ministre italien et du président roumain. On ne peut s’empêcher de penser que sa visite était plus celle du président du Conseil Européen au terme de son mandat de six mois que celle du président de la France refusant «d’humilier Poutine». D’un côté, l’Europe représentée à travers ses quatre points cardinaux, affirmant son soutien au président Zelenski et sa volonté d’intégrer dès que possible l’Ukraine. De l’autre, des pays n’excluant pas de garder leur quant-à-soi pour l’après-guerre. Vertu de la diplomatie: comment soutenir l’un en évitant de fâcher l’autre. Mais seule la fin de la guerre constituera l’épreuve de vérité. 

En attendant la fin de la guerre, la faim dans le monde

En marge de la rencontre à Kiev, Josep Borrell, le chef de la diplomatie européenne n’a pas manquer de dénoncer à son tour la façon dont la Russie «met le monde en danger de famine». Cela a déjà été dit depuis longtemps par de multiples observateurs. Mais la question est désormais celle de la façon de remédier à ces exportations manquantes en provenance de l’Ukraine ou de la Russie. Malgré les nombreuses tentatives de médiation, nulle solution pour l’instant, non seulement du fait du renvoi de balle entre les deux belligérants quant à la sécurité maritime en Mer Noire, mais aussi parce qu’il est aujourd’hui jugé déraisonnable par les États-Unis comme par la plupart des grandes nations maritimes européennes d’envisager une intervention susceptible de débloquer la situation.

Nulle solution à court terme donc, autre que l’aide internationale comme celle fournie par le Programme Alimentaire Mondial (PAM). Mais le constat aujourd’hui est terrible. Faute de ressources suffisantes, le PAM est obligé de restreindre drastiquement les rations fournies, voire de renoncer à apporter son aide. Les dépêches se succèdent sur ce sujet. Au Soudan, 18 millions de personnes sont menacées de famine. Au Soudan du Sud, la situation n’est pas meilleure, le PAM devant renoncer à secourir plus du quart des quelque 6 millions de personnes en danger. En Éthiopie, la malnutrition infantile explose, 30 millions de personnes dont 12 millions d’enfants souffrent des effets cumulés de la pauvreté, de la sécheresse, des conflits. Dans tous ces pays de l’Afrique de l’Est, le PAM en est réduit à diminuer de 50% les rations alimentaires. Mais la situation n’est pas meilleure en Afrique de l’Ouest, notamment dans toute la bande sahélienne Mali, Burkina, Mauritanie, Niger, Tchad, voire plus au Sud au Cameroun. Et les mêmes restrictions se profilent en Afrique australe, Angola, Mozambique, Malawi, Congo, Tanzanie, Zimbabwe. Quant au Sri-Lanka, en proie à la plus grande crise de son histoire depuis son indépendance, perclus de dettes en tous genres, il vient de recourir à une nouvelle «rustine» pour pallier partiellement la crise alimentaire: le gouvernement vient en effet d’autoriser la semaine de quatre jours sans réduction de salaire. Son objectif est de réduire ainsi la consommation de carburant tout en permettant aux employés de cultiver leurs jardins un jour de plus et de disposer ainsi de denrées alimentaires!

Presqu’une anecdote, tant, face à ces drames en puissance, les organisations internationales semblent impuissantes.

Grande panne, donc, de la solidarité internationale. A l’exception toutefois des transferts d’argent en provenance des immigrés. Selon les données du Fonds International pour le Développement Agricole (FIDA), en 2021, 577 milliards d’euros sont parvenus aux familles de ces immigrés, dont 94 milliards pour la seule Afrique. Cela représente une hausse de plus de 8%, les transferts par téléphone portable jouant apparemment un rôle de plus en plus important. Un ordre de grandeur permet de situer ce que représente cette aide mondiale: l’équivalent d’environ 20% du PIB de l’Afrique tout entière.

Comme si la solidarité familiale semblait l’emporter sur la solidarité internationale!

Ici encore, peut-on éviter de parler d’un échec de la diplomatie?

La faim et la peur

Tant de peuples redoutent donc la faim. Mais d’autres peurs les menacent tant les attaques djihadistes se multiplient. Au Sahel «l’État islamique», une expression qui rappelle les sombres heures du Moyen-Orient, s’étend sur une zone de plus en plus étendue comme l’ont reconnu récemment de nombreux observateurs, dont même le président du Niger. L’organisation de «L’État Islamique au Grand Sahara» (EIGS) semble avoir le vent en poupe. Mais cela ne saurait masquer ce que l’on a déjà appelé «l’endogénéisation islamiste» à travers le recrutement accru de nouveaux combattants parmi les populations les plus pauvres des pays concernés, notamment les jeunes auxquels les gouvernements en place n’offrent aucune perspective. Si la zone des trois frontières (Mali-Niger-Burkina) reste le centre névralgique de tels combats, les raids djihadistes se multiplient bien au-delà, au sud-est du Burkina par exemple, impliquant, il y a quelques jours, la fuite de plus de 600 personnes vers le Togo. Lequel Togo vient lui-même de se déclarer en «état d’urgence sécuritaire» face aux attaques qu’il subit au Nord. Plus au sud également, le Mozambique a été récemment à nouveau une cible d’attaques ayant provoqué le déplacement de plus de 10000 personnes

Au Mali, la situation ne cesse de se dégrader malgré les dénégations de la junte et de ses alliés russes vantant la façon dont leur coopération «porte ses fruits». Après le retrait de la France de son avant-dernière base militaire à Ménaka, un assaut djihadiste est désormais redouté, qui étendrait encore davantage le contrôle islamiste sur le pays. Certes la junte vient d’adopter une loi électorale destinée à donner des gages à la Cédéao pour un retour vers la légalité constitutionnelle. Certes les efforts de la Commission Vérité Justice et Réconciliation (CVJR) pour surmonter les «affres de la guerre» et rechercher une «catharsis nationale» peuvent apparaître méritoires. Mais tout cela apparaît presque dérisoire par rapport à la situation réelle du pays.

Ce qui frappe en effet le plus, aujourd’hui plus que jamais, notamment d’après les ONG encore actives dans la région, c’est à quel point apparaît l’échec du «tout-militaire» qui caractérise la stratégie des autorités des pays concernés. Malgré les tentatives de dialogue au Niger ou les «commissions locales» du Burkina, du Mali ou du Tchad, les pouvoirs nationaux comme les différentes instances internationales africaines ou au-delà semblent paralysées face à cette contagion qui s’étend.

Mais derrière cet échec du «tout-militaire», n’est-ce pas aussi un échec de la diplomatie?

« L’Afrique est punie »

Alors que se profile la COP 27 à Charm-el-Cheikh en novembre 2022, voici que resurgit un débat déjà souligné il y a plusieurs mois et qui devrait se poursuivre voire s’amplifier, le débat sur les modes de développement en Afrique. C’est le président du Niger, Mohamed Bazoum qui vient de le relancer lors d’un Forum économique africain, en regrettant publiquement que les pays occidentaux aient décidé unilatéralement de ne plus financer de projets de développement liés aux usages d’énergies fossiles, alors même que de nombreux pays africains en auraient besoin et que le continent reste de loin le moindre pollueur de la planète. À l’heure où l’Allemagne remet en marche ses centrales à charbon pour faire face à la disparition du pétrole et du gaz russes, comment ne pas comprendre le sentiment amer du président nigérien et ne pas s’interroger sur la contradiction entre l’extraction de l’uranium si bienvenue pour l’industrie nucléaire en France et la réticence voire le refus exprimé par rapport à l’extraction du charbon du même Niger? «L’Afrique est punie» a ainsi affirmé le président Bazoum!

Bien d’autres pays pourraient partager son amertume comme sa démarche. Ce que n’a d’ailleurs pas manqué de faire Macky Sall, le président en exercice de l’Union Africaine.

Nul doute à cet égard que la «semaine africaine du climat» qui va préparer cette COP 27, fin août au Gabon, va être pour les États africains une occasion de faire entendre leurs voix et de fourbir leurs arguments. La diplomatie saura-t-elle cette fois trouver un compromis acceptable par les deux parties sans donner le sentiment qu’elle opère à deux vitesses selon le niveau de développement des pays?

Cette chronique aurait aimé se réjouir, en Ukraine comme ailleurs, de vertus de la diplomatie l’emportant largement sur ses vices ou ses échecs. Le monde d’aujourd’hui emporte malheureusement une vision bien différente. Outre les exemples précédents, y en a-t-il meilleure illustration que la façon dont Londres bafoue les légendaires qualités de la diplomatie britannique en maintenant coûte que coûte, malgré la décision de la Cour Européenne des Droits de l’Homme, son accord scélérat avec le Rwanda pour expulser les réfugiés clandestins sur son territoire?

Mais, à Moscou, à Londres ou à Kigali peut-on encore parler de diplomatie quand la volonté politique d’un pays s’oppose à la justice?

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