Vincent Cochetel (HCR) : “Explosion des départs de la Libye et de la Tunisie”

Le retour en Méditerranée de trois navires humanitaires – le Sea Watch 3, le Mare Jonio et  l’Ocean Viking – est une “bonne nouvelle” vu l’“explosion” récente des tentatives de traversée, juge Vincent Cochetel, émissaire du Haut-commissariat pour les réfugiés (HCR) pour la Méditerranée centrale.

Vincent Cochetel

Après un mois sans ONG en mer, comment accueillez-vous ces retours ?
C’est une bonne nouvelle, pour les sauvetages et parce que de nouveau, des témoins pourront rapporter ce qu’ils voient et ce que font les garde-côtes libyens. Rappelons que ces ONG n’auraient aucune raison d’exister si les Etats assumaient leurs responsabilités en termes de secours maritime. Mais ce qu’on a vu, ce sont des politiques d’évitement, avec des pays qui se rejettent cette responsabilité. On s’éloigne des bateaux en détresse, on prétend qu’ils n’ont pas besoin de secours. Pour l’instant, cette année, on recense 186 morts, c’est une baisse mais est-elle réelle? Ou est-ce simplement ce qu’on sait? Car il y a des départs de migrants dont on n’entend plus jamais parler.

Les départs ont-ils continué ces derniers mois, malgré le coronavirus ?
On est sur une explosion des départs de la Libye et de la Tunisie. Entre début janvier et fin mai, 8.311 personnes ont quitté la Libye contre 3.712 l’an dernier sur la même période. A l’ouest de Tripoli, dans les zones que le gouvernement a libérées, les trafiquants peuvent opérer à nouveau. En parallèle, beaucoup d’Africains ont perdu leur boulot avec le Covid. Donc on se retrouve avec des gens désespérés, qui se sentent au bout de la route, et ils ne voient que la Méditerranée comme solution. Encore faut-il que quelqu’un paye cette traversée, car on a déjà assisté avec le coronavirus à une chute des transferts d’argent vers les pays d’origine. Le nombre de personnes sur le départ est difficile à estimer, mais si la situation fait peur à l’Europe, où l’on a l’impression qu’on va avoir des vagues et des vagues de gens qui vont arriver, ce n’est rien comparé aux niveaux de départs des années 2014, 2015, 2016… En fait, c’est une situation qui est gérable si on met en place une vraie procédure.

Cette procédure, un mécanisme de répartition entre pays européens, bien que temporaire, avait été ébauchée en septembre dernier. Pourquoi a-t-on l’impression d’un statu quo, voire d’un retour en arrière ?
Tout a volé en éclats avec le Covid, parce qu’il n’y avait plus de possibilité de circulation dans l’espace Schengen. Malte et l’Italie ont fermé leurs ports, mais c’était relatif, dans le sens où ils ont continué à accepter le débarquement de certaines personnes, avec des conditions. Ce qu’il faut, c’est un mécanisme de répartition pérenne, prévisible, parce que là on va se retrouver de nouveau avec des bateaux d’ONG qui vont secourir des gens, mais si l’Italie et Malte n’ouvrent pas leurs ports, où vont-ils? On ne peut pas garder les gens à bord pendant des semaines et des semaines. On peut comprendre les positions de ces pays qui sont en première ligne, il faut une solidarité réelle. Mais on parle de très peu de gens (à débarquer). Quand on compare à la situation au Burkina Faso, avec 288.000 personnes déplacées ces deux derniers mois, et que nous on se bagarre au niveau de l’Union européenne pour 425 personnes (débarquées début juin à Malte après plusieurs semaines en mer)… C’est pas sérieux!

(Propos recueillis par Shahzad Abdul, AFP)

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